Le sol est mon domaine

Le sol est mon domaine.

Mes pieds nus s’ancrent, fort, quand tout le reste de mon corps ploie et bascule.

Douceur.

Mes genoux s’y abîment quand j’y suis jetée puis traînée.

Brûlure.

Mon bassin frotte, quand il me maintient allongée pour le plaisir de me voir sous lui.

Excitation.

Le sol est mon domaine. Il change mon regard. Yeux levés dans l’attente. Il peut être l’endroit où je dîne, docile. Et ma tête écrasée par son pied me rappelle ma facilité de femme.

Il est la preuve que je sais obéir, que mon plaisir est bien là, dans ce changement radical qui s’opère à partir du moment où je le trouve sous moi.

Qu’il appuie, sur mes fesses, mon sexe bave contre le sol. Qu’il appuie, sur ma nuque, pour entrouvrir ma bouche qui mouille à terre. Je clame depuis le sol mon appartenance librement.

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Et l’amour, et le sexe qui pulsent.

Tu sais la rendre obscène, c’est un de tes talents. Regarde-la, attachée sur le lit. C’est l’animal en elle qui supplie et se tord. Seulement par toi et tes gestes, elle se transforme et sa beauté change. Tu t’en fous, de la beauté, de la dignité, tu t’en fous ce n’est rien. L’élégance raffinée de la femme qui lève la tête et sourit comme une princesse, tout cela n’a plus sa place ici et maintenant quand tu l’exposes et l’abaisses dans la saleté de ses perversions.

Tu la regardes et tu te regardes aussi, dans ton œuvre de possession, choisir tous les instants et tous les actes nécessaires pour la faire tienne. Tu vois tes mains, tu sais ce qu’elles vont faire et provoquer. À genoux et cambrée sur le lit, elle est positionnée à la perfection pour que n’apparaissent plus à ton regard que son sexe et son cul, à peine la courbe de ses reins. Son visage disparaît, ce n’est plus qu’un amas de chairs rosées et mouvantes.

Elle est tendue, tu le ressens. Tu lui as répété ton amour pour son corps, tu as honoré autrefois son sang pour lui montrer que chaque parcelle d’elle mérite cet amour. Tu combats encore, alors que s’enfonce ton premier doigt, sa tentation de s’échapper et de céder à la honte. À présent, il n’y a plus qu’elle pour accepter l’intrusion et percevoir l’abandon que tu exiges. Son corps doit abdiquer et renoncer à la beauté formelle pour n’être plus que sens bousculés.

Tout son ventre brûle, à chaque doigt davantage, du plaisir d’être dilatée et de sentir le point de son désir malmené des deux côtés. Tu lui murmures, elle a trois doigts dans sa fente qui coule sur ta main, trois doigts dans son cul qui semble réclamer encore davantage. Tu forces et tes mouvements l’épuisent tout au bord, comme à chaque fois. Elle supplie pour en avoir davantage, elle supplie pour que tu arrêtes, elle s’abîme dans l’enfer de son plaisir qui ne culmine jamais et de son corps qui ne se plie pas encore complètement à sa volonté et la tienne.

Tu lâches son sexe pour se concentrer sur le trou qui appelle tes doigts, qui palpite. Tu ne bouges plus. Ta main entière la saisit, et à travers son cul tu sens son pouls qui pulse, qui révèle les battements de son cœur bouleversé.

Elle, son rire, son monstre.

La scène pourrait se dérouler n’importe où. Dans un motel au bord de l’autoroute, dans une chambre d’étudiante en province, dans un appartement parisien luxueux, sur un matelas posé à même le sol ou un grand lit blanc confortable.

Les protagonistes, eux, ne sont pas vraiment n’importe qui. Ils ne peuvent pas être deux amants de passage réunis pour une nuit. Ils se connaissent par cœur, de cœur. Mais elle est peut-être blonde, ou rousse, il est peut-être grand, avec une barbe, ou avec des lunettes. Dans l’obscurité, il est difficile de les distinguer. Ils échangent tout juste quelques mots, ou ils chuchotent si bas qu’il s’entendent à peine. Ils s’agrippent.

Elle, le cœur au bord du sourire, le rire qui déborde des lèvres. Elle bascule, poignets cerclés de noir. Elle est nue, rougie, cambrée dans tous les sens qui exposent son corps. Coup après coup, son cerveau sature. Elle vrille sur demande, il appuie sur tous les interrupteurs puis la réclame sensée à nouveau. Une seconde. Oui, encore. Une seconde et une phrase construite parfaitement maîtrisée pour formuler consciemment son désir. Elle s’étonne elle-même de la force qui se déploie dans sa douleur. Elle pourrait rire, plus fort. Aucune larme ne vient. Leurs yeux ne se lâchent pas, surtout pas. Elle ne peut pas faire autrement que réclamer, toujours, et le plaisir masochiste fait voler en éclats l’obéissance soumise. Elle est indifférente à son propre sexe.

Comme elle voit se dérouler devant elle un horizon infini dans l’abandon à la souffrance, elle reste hébétée. Elle lui fait peur, c’est vrai, elle se fait peur aussi. Elle lit le doute dans son regard entre deux salves qu’il lui accorde avec un air de folie qui grandit comme grandit en elle une puissance souterraine, jusqu’alors tapie et en sommeil. Il lui vient le besoin grandissant de grogner et rouler au sol ; il se joue une partie cruciale entre ce qu’ils ne disent pas mais perçoivent de manière extrêmement précise. Ses yeux hurlent. Brise-moi. Il doit remporter cette victoire, elle le sait. Il n’attend que son autorisation. Ils doivent s’arracher les monstres hors de leur âme, ceux qui les font trembler dans l’instant d’attente qu’il contrôle pour gagner.

Il sent la peur, prégnante, qui croît, qu’il pousse à son paroxysme. Elle s’abandonne dans ses bras jusqu’à la dernière consolation et, la terreur éteinte dans les baisers, offre ses cuisses à sa bouche. C’est une mare de désir mêlée d’urine, âcre, son don de femme libre.

Femme fidèle, femme volage.

Ce soir, je ne dormirai pas dans nos bras, sais-tu ? C’est ainsi que tu m’as voulue, libre et insatiable. Je ne change pas. Je suis pour toi la femme qui demeure, fidèle, volage. La porte a toujours été ouverte pour moi comme elle l’est pour toi quand une femme réclame le pouvoir de tes mains et de tes cordes. J’aime te laisser la franchir, rester nue sur le lit et te dire au revoir, te dire reviens-moi grandi d’elle.

Ce soir, c’est moi qui la franchis, avec la légèreté que je mets en toute chose. Tu m’as vue me préparer, c’est toi qui m’as savonnée et caressée. Tu as organisé mon désir, fait anticiper à ma chair le plaisir à venir. C’est toi-même qui as glissé entre mes reins l’objet destiné à me rendre moins étroite et que tu ne retireras pas de tes mains. Par ce geste, tu délègues ce pouvoir à l’autre, à d’autres. Tu peux déjà imaginer qu’ils seront trop nombreux pour que je puisse tous les accueillir en même temps, l’idée te plaît.

Je fais cela de mon plein gré, tu n’as pas besoin de me l’ordonner pour que je veuille m’offrir en ton nom, qui est celui que je chéris sur mes lèvres ouvertes et forcées par trop d’hommes pour que je puisse tous me les rappeler. Tu m’as souhaitée ainsi, perdue au-delà de toute raison dans les excès. Tu ne me verras pas, tu ne constateras pas l’indécence de mon corps offert. Je ne serai pas une poupée désarticulée entre leurs membres mais une femme avide, gémissante, aux mots crus pour réclamer mon dû.

Je ne dormirai pas cette nuit dans nos draps, je rentrerai au petit jour quand tu seras déjà levé et que tu commenceras tout juste à penser à moi. Tu n’auras pas de tasse de café entre les mains, peut-être un journal ou ton ordinateur. J’arriverai à l’heure exacte, prévue la veille, et tu m’ouvriras nu. Je serai habillée. Ce sera toujours la seule fois entre nous de l’inversion des corps. Avec un sourire, la poigne de l’amant, le regard du Maître, tu m’exploreras dans tous les recoins de mes chairs encore humides et sales du stupre. Tu observeras les longues traînées déjà sèches sur mes seins, les marques trop rouges sur mes hanches d’avoir été saisies, mes cheveux collés par la sueur et le sperme. Je serai dégoûtante, c’est-à-dire belle à tes yeux.

Ton privilège sera le plus tendre et le plus fort, celui de me laver entièrement de toutes mes souillures adorées et de tous les autres hommes. Je me réchaufferai entre tes bras, je cesserai de trembler. Mes mains agrippées aux tiennes, nous retournerons au lit et enfin je dormirai, à ma place, en frottant doucement mon pied contre ta jambe.

Dialogue entre nous

Choisis, ma Soumise. Le martinet ou la ceinture ?

La ceinture, mon Maître. C’est une douleur que j’aime différemment de celle du martinet.

Alors reste debout, les mains derrière la tête. Le cuir, ou la boucle de fer ?

Vous savez comme j’aime la boucle.

Elle va te faire mal, tu auras des bleus. Sur les fesses, et les seins.

Je ne bougerai pas mes mains.

Et tu resteras droite. Droite, menton levé, fière.
Un coup.

Il faut que je crie. Et si j’ai trop mal ?

Deux, trois.
Tu peux crier. Demander pitié si c’est trop. Mais quand tu supplieras, je frapperai un coup de plus. Tu me l’accordes ?

Oui mon Maître.

Je veux tes larmes.
Quatre, cinq.

Je vous les offrirai. Au dernier coup, j’en suis sûre.

Six.

Pitié…

Voilà, tu pleures. Tu es belle. Sept coups. Je t’aime. Laisse-moi lécher tes larmes.

Merci… C’est bon. J’ai mal, encore. Ca irradie. Serrez-moi.

Viens dans mes bras. Je veux ta douleur et ton plaisir.

Vos doigts ?

Tous.

C’est trop.

Pas pour toi, pas pour ma main. Ouvre-toi. Je vais compter jusqu’à cinq encore.
Mouille, et hurle.

La honte – Partie III

Louise découvre un monde fascinant où les règles ne sont plus du tout les mêmes et où la liberté est totale. A chacun ses plaisirs et ses folies, le jugement apparaît uniquement comme jugement sur soi, affaire de goûts selon les désirs de chacune. Le point commun de toutes ces femmes est qu’elles semblent toutes très fières de leur condition. Elles n’en cachent rien, s’enorgueillissent de leurs humiliations dans de longs récits détaillés mêlés d’insultes autant que de leurs douleurs grâce aux photos de marques bleues que le lecteur attentif voit devenir violettes ou vertes au fil des jours.

Elle peut déjà presque faire une typologie des soumises, de celle qui accepte tout sans réfléchir et écrit seulement parce qu’on lui demande à celle qui décrit minutieusement ses progrès et ressentis agrémentés de photos réellement travaillées. Louise les admire néanmoins toutes dans l’élégance de leur audace.

Effet curieux de la soumission, les Maîtres, Dominants, Sirs, Messieurs, n’apparaissent jamais de leur plume propre dans les témoignages qui prolifèrent et abreuvent Louise de désirs nouveaux. Ce sont systématiquement des hommes dont la personnalité et les exigences transparaissent uniquement par le biais des femmes qu’ils possèdent plus ou moins bien.

Chaque pratique lue et racontée est un ravissement qui se lit à peine sur le visage concentré de la jeune fille. Dans la chaleur d’août, elle transpire et se trouble de vouloir si fort la vie de ces inconnues. Elle perçoit pourtant qu’à travers le jeu de l’exhibition faussement gratuit, il s’agit de dévoiler des compétences et des savoir-faire spécifiques pour impressionner. L’une des femmes porte un A. comme initiale, elle écrit en de grandes envolées lyriques l’étendue de sa soumission et de ses folies pour la prouver. Elle raconte avoir mal et tenir, elle raconte la nécessité impérieuse, éperdue, de faire plus et de subir encore. Pour la première fois, il semble à Louise qu’elle puisse avoir peur, et non plus seulement honte de ce qui se trouve de gigantesque sous le livre et qu’elle n’avait pas anticipé.

Elle, aime surtout les marques, ces stigmates portées fièrement qui donnent tant de noblesse au corps féminin. Dans ce qui s’écrit, la femme est omniprésente, comme objet fascinant autant que comme sujet tout-puissant. Alors, comme O, elle trouve ces femmes belles, elles qui donnent l’impression d’être si faciles à saisir et à aimer. Elles parlent à un homme, à des hommes et travestissent le regard de Louise. Elle ne sait plus s’il faudrait les envier ou plutôt les désirer.

Il lui faut quelques jours pour trouver d’autres confessions, trouver enfin une plume masculine qui détaille le plaisir de l’homme dans ce jeu si codifié qu’il en devenait peu à peu trop compliqué, impossible à mettre en œuvre dans une réalité concrète. L’homme a peu de règles, sa cruauté racontée est simple quand elle jongle avec une admiration bienveillante pour les femmes qu’il fait crier et pleurer.

Lorsqu’elle lui écrit pour la première fois, c’est aussi la première fois qu’elle utilise des mots pour désigner ses désirs les plus sombres. L’homme derrière l’écran n’est qu’un prétexte pour se confesser à son tour, à lui qui dit tout de sa vie et ne cache rien de ses vices. Elle songe qu’il ne la lira pas, ou qu’il s’en moquera. Elle a seulement besoin d’un réceptacle aux aveux, de savoir qu’une altérité va la lire et alors peut-être l’absoudre par cette lecture. Par coquetterie, elle lui dit « vous ». Elle le voudrait son miroir silencieux, ou peut-être qu’elle espère une réponse malgré tout.

Tôt au petit jour, la jeune fille avoue ses pensées obscènes sans omettre un seul détail, et la saleté de son corps qui résiste à toute autre chose qu’à la violence, et la honte qui empourpre ses joues en écrivant. Comme une enfant inquiète, elle frotte ses mains sur ses cuisses jusqu’à les rougir et envoie le message.

Après vingt-quatre heures d’attente, un texte apparaît sur le site habituel. Il annonce une réponse à une lectrice. Elle se conclut ainsi, « tu es seulement une femme qui vit par son corps, qui a un don immense à faire pour conjurer la honte et la transformer en fierté ».

Et lors d’un petit matin d’automne, elle s’éveillera loin de toute honte, à sa place, et sans aucun regret du don offert la tête haute.

La honte – partie II

Louise s’est endormie sur le canapé, c’est le soleil pressé du matin qui la réveille. La tasse de thé glacé est encore à moitié pleine et le livre est tombé sur le tapis clair. Les grandes baies vitrées du salon n’ont que des voilages rosés pour filtrer la lumière déjà vive. Elle ne porte qu’un tee-shirt blanc qui tombe sur ses cuisses, il fait trop chaud depuis un mois déjà pour dormir autrement chez soi. Dans le sursaut du réveil, elle sent l’humidité qui s’est emparée d’elle. La sueur embrase sa nuque, mouillant ses cheveux. Le bas de son ventre est un monde entier qui palpite et s’humidifie dans le désir. Elle pense à O et à son abandon dans les bras des hommes. Ce « O » résonne comme une boucle infinie dans la perfection de l’obéissance et l’ouverture du corps. Elle l’envie. C’est un personnage irréel, son existence n’a pas de sens, mais elle envie cette O qui vit, qui assume jusqu’au bout la part en elle qui révèle son besoin de soumission.

Dans le désir qui la saisit, elle agrippe entre ses doigts sa chair mouillée, à pleines mains, comme pour sentir dans sa plénitude le constat de cette excitation à laquelle elle ne peut pas échapper. Louise halète et gémit, sans savoir exactement par quel morceau de fantasme commencer son voyage de jouissance, les yeux fermés pour échapper à la lumière trop éclatante pour l’inavouable qui se joue entre ses cuisses. Les scènes du roman s’imposent dans son esprit. Elle est la O qui souffre d’avoir les reins creusés par d’autres chairs trop multiples, qui ne parle pas mais subit dans une litanie de soupirs et de suppliques. Elle n’imagine ni René ni Stephen, seulement les valets anonymes qui marquent la cruauté gratuite et le sadisme fou.

Elle aussi croit devenir folle. La jouissance refuse de venir dans la tendresse. Elle peut se caresser longtemps et essayer de retrouver des pensées douces dans l’amour passion, le plaisir existe mais ne monte jamais à son paroxysme. Elle essaie cent fois et son corps brûle des flux et reflux qui l’amènent au bord. L’orgasme qu’elle s’arrache est une libération en spasmes qu’elle tait dans le coussin serré dans ses bras, en une pensée trouble de son propre viol qu’elle réclame en criant. Son esprit file, interroge la gravité de l’acte. Elle a le droit, peut-être. Elle n’a encore rien fait, seulement pensé, c’est la seule faute. Mais si le livre existe, c’est que d’autres pensent et dépassent la honte pour trouver le plaisir qui se cache derrière.

Loin de la bibliothèque, Louise trouve dans l’après-midi d’autres ressources pour trouver les réponses à ses questions. Derrière le vieil ordinateur et une fenêtre ouverte en connexion privée, comme une adolescente craintive de la faute à venir, elle fait ses recherches. Elle n’a pas quitté son tee-shirt blanc, à chaque pas dans la maison elle sent la moiteur de son sexe en bruits obscènes. Assise sur la chaise, elle serre les cuisses pour ne pas jouer avec les fils visqueux qui s’étirent comme autant de révélateurs de ses vices à peine assouvis. Comme toujours, la jouissance la laisse insatisfaite, tourmentée et insatiable encore de sensations plus fortes. Elle s’interdit pourtant de recommencer et fait rationaliser son cerveau. Quelques mots-clés, des blogs de femmes aux photos vulgaires et inesthétiques, des témoignages. Curieusement, elle ne lit que du plaisir et de la découverte, dans leurs mots maladroits mais sincères. Et les heures filent tandis que d’autres initiales complètent le O…

La honte – partie I

Un soir du début d’août, le village est désert. Les habitants ont profité de leurs vacances pour partir vers le sud, comme des oiseaux migrateurs au trajet si prévisible. Au point le plus central du massif, l’air demeure frais à cause de l’altitude et les signes de l’été n’ont jamais pu y parvenir complètement. Il n’y a que l’herbe grasse et l’absence totale de neige pour laisser penser que l’année file.

Louise a retrouvé son pire ennemi, un ennui terrible qu’apportent avec elles les migrations des vacanciers chaque été. Elle a retrouvé aussi sa blondeur de jeune fille dans des mèches éclaircies jour après jour, ainsi qu’un goût prononcé pour la paresse comme s’il avait été programmé pour se réveiller à ce moment précis.

Il ne lui reste plus qu’à profiter du soleil pour passer plus de temps à lire ou à faire de longues marches dehors. Elle fait ensuite systématiquement une sieste sur son fauteuil installé dans un coin de verdure face aux pentes rocailleuses et abruptes. Avec deux mois de vacances mais pas assez d’argent pour partir, il faut attendre septembre et Paris. La ville l’accueillera bientôt et lui fera quitter ses douces mais tristes montagnes. Il lui reste la maison pour elle seule, son oncle et sa tante sont partis eux aussi et lui ont confié les clés des lieux.

Rapidement dans l’été, elle se trouve à court de lectures à faire en vue de l’année à venir. C’est ainsi que ce soir d’août, elle se met à fouiller dans la bibliothèque familiale en quête d’un livre pour la nuit qui s’annonce. Elle veut retrouver le plaisir de lire jusqu’à des heures indues sous ses draps bleu ciel dans sa chambre de jeune fille.

Les étagères sont remplies de grands classiques. La plupart sont déjà passés entre ses mains, avec plus ou moins de succès. Elle ignore Hugo et Zola, qui prennent déjà trop de place sur les rayonnages de gauche. Au milieu, des livres de géographie et d’histoire mais aussi de politique, intéressants mais pas pour ce qu’elle désire. Pour espérer des romans d’auteurs moins connus, il lui faut avancer vers ceux de droite, en montant sur l’accoudoir du canapé pour y avoir accès.

Louise remarque soudain, en fouillant, une rangée de livres derrière la première qui contient des auteurs espagnols qui lui sont inconnus. Les quatrièmes de couvertures sont surprenantes, mais pas autant que les livres de poche à moitié cachés derrière, qu’elle n’a jamais vus auparavant. Le premier qu’elle attrape a une couverture noire, on voit seulement les deux bras d’une femme levés et attachés par une chaîne. L’image est perturbante, et le « O » dessiné également. Un livre érotique, sans doute. Elle le feuillette, et les mots qui défilent par phrases happées sur plusieurs pages lui font l’effet d’un choc violent.

Il n’y a personne pour la regarder lire, et pourtant elle rougit et le referme nerveusement. Chaînes, seins offerts, fouet, anneaux, groupes d’hommes, douleur, violence. Chaque mot, chaque phrase pourtant pris au hasard et sans sens, font écho à d’autres nuits, à d’autres pensées sombres et honteuses qui jusqu’ici n’avaient aucune véritable existence. Elle comprend, confusément, qu’il y a quelque chose dans ce livre qui la touche déjà. Quelqu’un a écrit, noir sur blanc, un désir qu’elle a toujours cru destiné à rester loin dans l’esprit, caché. Si cela s’écrit, cela se dit peut-être. Ca se touche, ça se regarde, ça se pense pour de vrai. Ce n’est plus juste une pensée confuse qui reste dans le noir, mène à la jouissance puis disparaît aussi tôt expulsée.

Doucement, Louise redescend de l’accoudoir et garde le livre dans les mains. Elle expédie en vitesse son assiette sur le canapé et s’installe confortablement avec un verre de thé glacé. Elle découvre les premières pages avec une lenteur exacerbée en contrôlant sa lecture pour ne pas risquer de rater un mot ou une émotion. Page après page, elle accompagne O dans ses découvertes, sa peur et l’intensité de son don. Il lui faut trois heures, jusqu’à l’orée de minuit, pour achever le livre. Alors, allongée sur le canapé, elle cesse de bouger, fixe le plafond et encaisse les mots.

Regarde-moi

Regarde-moi, lecteur adoré. Lectrice adorée, toi aussi, fais seulement ceci, regarde-moi. Tu ne sais pas, parce que tu ne m’as jamais regardée. Et moi, je voudrais te montrer.

Il m’a accueillie, avec mes chaussettes dépareillées, mon vernis écaillé, mes jambes que je n’avais pas pu raser, ma culotte tue-l’amour. Il y avait aussi mon ventre pas assez plat et les imperfections de ma peau. Le verbe est important, accueillie, comme on ouvre les bras, comme on ouvre la porte de sa maison, comme on prend soin de quelqu’un.

J’étais laide, depuis quelques temps, laide et c’est une chose qui s’accroche aux pores dans la chair et au sourire.

J’étais laide et lucide aussi. La lucidité est la première de mes qualités. Lucide, parce que je sais que mon esprit est ainsi fait, qu’il voit parfois la laideur là où il n’y en a pas, et que trois jours après il a changé d’avis. Pourquoi crois-tu que je peux m’afficher nue devant tant de gens certains soirs sans rougir ni craindre une seule seconde leur jugement ? Parce que tout au fond, j’aime mon corps et je suis fière de ce que je suis.

Toi, tu ne m’as pas vu enlever ma serviette et marcher nue au milieu d’eux tous, d’elles toutes, s’accrochant à leur pudeur. Moi, je sais ce que je ressens à cet instant, je sais quel regard est le mien quand leurs yeux sont sur mon corps nu.

Tu penses que je me punis, que je laisse des hommes me baiser pour me salir et les laisser tous me posséder. Tu ne m’as jamais vue sourire et tendre la langue, désirer soudain et obtenir que mes envies soient comblées avec la spontanéité du jeu.

Dans les cordes, je ne suis pas contrainte et forcée, manipulée à outrance. J’y suis sereine et apaisée, je pourrais m’y endormir sans une seule crainte. Il faudrait voir les traits de mon visage, adoucis, pour comprendre.

Toujours, je me suis trouvée belle dans ce que j’ai offert. Je ne regrette pas un seul de ces dons. Pour me trouver belle et forte, car je le suis aussi, il faut me regarder.

Lui, m’a regardée. Et mon esprit a changé, la laideur a disparu. Je pourrais raconter une jolie histoire de câlins au lit pour oublier la brutalité du monde. Je pourrais inventer un long moment de tendresse unique loin de toute violence. Mais j’aime profondément la violence, et elle me fait du bien. Je l’ai provoqué loin. Et nos visages tordus étaient beaux. Et j’étais belle, dans cet état second, et j’ai souri avant de fermer les yeux.

Regarde-moi, et tu verras une femme. Une vraie. Qui aime et qui doute. Qui écrit parfois qu’elle est fausse parce que la vie est ainsi faite que les doutes reviennent souvent et que j’ai cent complexes partout. Autrefois j’en avais mille. Je suis une version de moi-même qui commence à me plaire. Je suis heureuse. Je suis libre de mes propres choix.

Seulement, je suis une femme qui n’écrit pas toujours de jolies histoires, car les jolies histoires m’emmerdent. Alors je raconte le pire, le faux, je dis « je » alors qu’il ne faudrait pas. Mais quand je me regarde, je sais.

La voleuse de chemises

Elle avait volé sa chemise, à peine en douce, à peine voilée de ses intentions d’ingénue. Il la prit sur le fait, pièce à conviction en main. Elle minauda, cambra les reins, accentua le sourire. Elle en avait vraiment envie, et puis elle sentait bon. Il mima l’air sévère, sembla résister quelques instants, puis laissa le vol se commettre en soupirant.

La voleuse porta trop souvent la chemise pour accompagner ses rêves. L’odeur de son tortionnaire -qui n’avait pourtant rien puni de son crime- se dissipa petit à petit, et il ne resta bientôt plus qu’un morceau de tissu dénué de son âme. Seule, elle avait utilisé toute la force des souvenirs pour parvenir à s’endormir.

Ainsi, elle le délaissa et, sans plus de forfaits à fomenter en secret, l’ennui se mit à la hanter alors que les jours se poursuivaient. Assise et désormais nue, le froid commençait à la mordre et la couvrit de frissons. Il n’y avait plus de regards doux à faire.

Alors, un jour de printemps, elle l’invita à danser sur une sérénade de Dvorak puis s’assit à ses genoux. Avec un air piteux et toute la contrition dans ses yeux, elle lui rendit sa chemise et demanda pardon. Il accepta ses excuses, ne retint aucun chef d’accusation et elle promit de toujours lui ramener ses chemises. Il promit de toujours les porter pour elle et de l’accompagner en rêves.