Voyage en voiture

Tout est parti d’une veste en jean qui l’avait fait sourire, ce soir-là. Un regard sur mon style. Pas d’élégance féminine à outrance. Je n’étais pas séductrice, il avait vite compris. Il s’était moqué gentiment de mon apparence curieuse, rendue encore plus étranger par cette veste démodée. Des ballerines noires trop sages, un pantalon trop rouge, assorti à des lunettes rondes. J’avais l’air d’une étudiante encore engoncée dans sa maladresse et ses incertitudes des hommes. Tout l’inverse de sa tenue classique et  de sa posture affirmée, de son sourire assuré de charme. J’ai aimé, pourtant, ce contraste.
J’avais pour moi la joie sincère d’une soirée volée à mon quotidien. Peut-être aussi mon joli décolleté.

Lorsque plus tard, dans sa voiture, il m’a embrassée je n’étais plus étudiante mais seulement femme soudain désirée. Mon envie était à nouveau une norme délicieuse et autorisée. J’avais le droit de vouloir, et de vouloir fort.

J’étais assise sur ma veste, sagement. Il a suffi de dire oui et c’était là, les cuisses bientôt nues. C’est ce tissu rêche qui a recueilli en une tache claire mon plaisir innocent alors que mon regard se perdait dans la vision de la buée envahissant les vitres, faisant disparaître le monde extérieur et mon immeuble au loin. Le reste de mes sens s’est concentré d’un seul coup sur la chaleur de sa bouche et son souffle, et quand je suis sortie de la voiture, je n’ai pas voulu faire disparaître son odeur d’homme sur mes doigts.

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Voyage à moto

Il tient ses cheveux auburn pendant qu’elle ondule sur le cuir noir de la moto rutilante. C’est son spectacle préféré qu’elle lui offre, avec l’indécence à peine vulgaire d’une tenue entrouverte. C’est pourtant la première fois. La jambe droite est nue, la gauche a gardé le pantalon qui tombe doucement sur sa cuisse sombre, tendue par le plaisir.

Il se tient debout, juste à côté, en gardien. Il pourrait regarder les mouvements de son cul ou guetter les lèvres écartées de sa chatte mais son oeil dévore cette cuisse qui bouge à peine et dénonce pourtant la volupté qui la traverse. Sa veste est toujours en place, elle a seulement sorti ses deux seins aux auréoles sombres et larges.

Elle a les mains posées devant elle, entre ses cuisses ouvertes. Par moments, ses doigts s’enfoncent dans le siège. Lui joue encore avec sa chevelure noire bouclée, effleure aussi sa nuque. Il est serré. Elle est belle. Il ne sait toujours pas pourquoi elle lui a offert ce moment alors que son intérêt est ailleurs. C’est une femme heureuse qui aime son époux, qui a toujours refusé autre chose que leur vie simple et à deux.

Pourtant, un soir, elle est venue vers lui. Elle lui a demandé de monter derrière elle, lui a tendu son casque et lui a dit de se laisser guider, presque un ordre. Il n’a pas su refuser ni poser davantage de questions. Il s’est senti un peu ridicule, avec son polo blanc chic et son jean rosé face à cette femme en cuir, si sûre d’elle qu’elle n’a pas douté une seule seconde qu’il accepterait. Il l’a lu ainsi dans ses yeux. Sa détermination est absolue et urgente. Elle a besoin de lui montrer maintenant ce qu’est le plaisir, l’envie. Il la regarde. Il n’a pas le droit de toucher ni ses seins ni la chaleur moite entre ses cuisses alors qu’il aperçoit ses poils noirs qui luisent de mouille contre le siège. Il n’y a personne dans ce parking souterrain. La tentation est grande de demander plus. Pourtant, il ne va pas risquer de briser cet instant surnaturel, qui voit son regard sombre partir loin, presque sans lui.

Elle gronde et feule et ces sons fauves partent en écho contre les murs sales et vides. Il est face à elle désormais, pour déchiffrer son visage doucement tordu par la jouissance. Ses yeux restent ouverts, sa bouche forme un “O” parfait. Quand elle part, il ne reste plus de temps ni pour un baiser ni pour une caresse. Seulement une culotte rouge tombée dans une flaque à l’emplacement de la moto, qu’il ne l’a pas vu enlever.

Sang

Me trouves-tu plus femme parce que mon sang coule ? Pour les cinq prochaines nuits, pour les cinq prochains jours, mon corps se rappelle à moi comme instrument non pas uniquement de plaisir mais aussi de vie. Pourtant, ce n’est rien de sacré qui s’échappe et colore mes cuisses. Rien de sacré ni de sale.

Entends-le, aide-moi seulement à honorer ce corps qui est le mien et auquel je ne peux pas échapper. Lorsqu’il est douloureux, apprends à l’apaiser et à en prendre soin différemment.

Si tu me tends la main, je me laisserai entraîner sous la douche sans avoir cette fois honte de cette eau rougeoyante.  Tu laisses la chaleur brûlante apaiser mon ventre. Tu es nu mais à côté de moi, les pieds sur le carrelage, les mains mouillées et plongées sur moi.

Lave-moi, parfume-moi. Je veux tes doigts sur ma peau qui bouillonne. Oui ma chatte brûle. Oublie-la pour quelques jours. Oui, tout est trop sensible. Mon clitoris ne veut pas de tes caresses. Tu ne peux pas frapper non plus. Tu es perdu ? Non, n’aie pas peur. C’est une douce occasion pour jouer à autre chose. Réapprends à me toucher et à me sentir, partout. Fais aussi de moi le réceptacle de ton plaisir. As-tu oublié comme j’étais belle, maculée de toi et avide de ta jouissance ? Mon épiderme réclame le contact. Il suffit de quelques gouttes d’huile et de sa sensualité.

Chuchote au creux de mon oreille les mots qui te perdent, laisse-toi aller. Je veux tous mes sens envahis. Ce n’est pas grave si je n’explose pas. C’est le moment de la douceur. Je vais tacher les draps de fleurs sombres. Viens, on s’en moque. En prenant soin de moi, c’est toi aussi que tu peux retrouver. Quand tu murmures et grondes, je suis toute entière tendue vers toi. Ce soir, nous sommes ensemble.

Les pas du photographe

J’aimerais que tu l’apprivoises, doucement. Je ne suis qu’un observateur de ce que tu vas faire, dans l’éclairage étroit du lampadaire qui projette son ombre étrange et dorée par la fenêtre ouverte. Ignore simplement mes bruits et mes pas, surtout le déclencheur que tu entendras à intervalles réguliers tandis que j’avance sur le plancher. Je vais tourner autour du lit, lentement. Après quelques minutes, vous ne me sentirez plus, vous ne me verrez plus. Il n’y aura plus qu’elle et tes gestes choisis, tes mots bruts, pour la faire plier.

J’aurais pu exiger des consignes précises, mais je sais qu’en cet instant je ne peux rien contrôler de toi. Tu es libre car elle est à toi, et les jeux qui vous unissent sont en-dehors de ma portée. Comment guider ces yeux si sombres alors qu’ils n’ont pas besoin de moi pour noircir ? Je te vois te transformer doucement, à mesure qu’elle se dénude sous ton regard. Un soutien-gorge et une culotte rose pâle que tu déposes au sol. Il n’y a qu’elle pour te changer ainsi en cette créature implacable à la douceur furieuse. Tu la surplombes. Je peux saisir la beauté de ta nuque dégagée alors qu’elle t’observe avec cet air de merveille sur le visage.

Tu vas bientôt la prendre toute entière, la dévorer, et je serai là. Je vous regarde, mais je n’ai pas de prise sur ce spectacle ravi à votre intimité d’amours. Déjà la salive coule. Premier contact sur un corps brûlant. Elle se tord pour la recueillir sur ses seins et moi je sais comme tu les aimes. Tu auras ce cliché et plusieurs autres encore comme offrande pour son corps et le tien qui ondulent maintenant à l’unisson.

Cette fois, tu as trouvé ta nudité aussi et j’entends imperceptiblement le frottement de vos sexes l’un contre l’autre. La main dans sa toison. Elle agrippe tes hanches et gémit ; voilà ta supplique préférée, mais tu veux plus. Moi aussi je vois comme ses yeux se voilent quand tu serres sa gorge à lui faire peur et je peux imaginer la mouille qui perle entre ses cuisses à l’idée de l’abdication qui s’annonce.

Elle réclame. Prends-moi…
Tu souris. Salope…

Et moi je bande de cet échange animal quand le premier cri lui échappe, arraché par tes doigts qui la fouillent. Tout contre elle, tu as tes deux mains qui s’acharnent. Deux ici. Trois là. Elle ne sait pas. Sa fente étroite. Son cul. Elle crie seulement. Je peux compter précisément le nombre car je vois tout, toutes les chairs qui s´offrent et se dilatent. Ton caprice se poursuit et tu passes ta langue sur tes lèvres. Tu baves encore. Elle est prise dans sa folie terrible. Je crois qu’elle va demander pitié, mais tu n’en as aucune. Il faut les larmes qui coulent jusqu’à son sourire pour qu’enfin tu la libères doucement de sa prison de plaisir.

L’appareil fait son dernier bruit et tu te retournes. Tu m’avais oublié. Je te montrerai votre beauté bientôt, quand à notre tour nous aurons joui d’elle.

Monde de femmes

Je l’ai rattrapée entre mes bras avant qu’elle tombe sur le bitume un jour de chaleur effroyable, devant la statue de la place Bellecour alors qu’elle fonçait maladroitement sur moi. Rollers rouges à quatre roues aux pieds, genoux ensanglantés, short en jean trop court, débardeur noir. Cheveux courts roses mêlés de blond.  Je n’ai pas su lui donner d’âge. Quelques excuses. Elle m’a d’abord appelée Madame. En fait, elle étudiait l’histoire de l’art. Pour moi, les jeunes femmes de vingt ans ne s’amusaient pas en bande le samedi-après-midi à parcourir la ville en bousculant les promeneurs.

J’en ai perdu mon sac à main joliment vernis. Son sourire m’a déstabilisée, et l’aplomb avec lequel elle s’est moquée de mon tailleur gris trop strict même pour une étudiante en droit lorsqu’elle a compris que nous avions le même âge. Sans savoir vraiment pourquoi, j’ai accepté la bière fraîche qu’elle m’a tendue après l’avoir récupérée dans un des bassins près de la Grande roue en arrosant un peu ma jupe d’eau froide.

On est restées là, à six filles, petites, grandes, frêles, noires, rousses, introverties, bavardes, toutes les nuances de féminité étendues sur le béton et les bancs.

Le samedi d’après, j’ai fumé ma première cigarette sur les bords du Rhône après avoir chaussé timidement ses patins roses . Elle m’a saisi la main en riant et je suis restée encore, sans me sentir tout à fait ridicule de cette entorse que je faisais à ma journée de révisions. On a parlé de tout, j’ai surtout écouté leurs histoires de bars, de mauvaises rencontres, d’expos ratées, d’hommes et de femmes ou de voyages.

Je crois que j’étais touchante dans ma découverte de ce nouveau monde qui me faisait écarquiller les yeux et me sentir grande et gamine à la fois. Le week-end suivant, j’ai acheté mes propres rollers, noirs. Lacets fluos obligatoires tout de même, pas de sobriété. Je faisais encore un peu tache au milieu de la bande, mais j’ai fait le tour de la ville sans me perdre ni tomber. Le soir, je ne suis pas rentrée chez moi.

Ivre, j’ai ri et fumé encore. Trop de tout.

Elle m’a embrassée sur la terrasse d’un bar, devant tout le monde et les sourires complices.

On a roulé tard dans la nuit en se tenant la main, indifférentes aux passants indignés, et en s’accrochant aux lampadaires.

Plus tard, contre la grille du parc fermé, j’ai écarté ses cuisses et goûté à sa jouissance.

Cette femme-serpent

Je ne suis pas cette femme-serpent, froide et hypnotique que tu observes de loin.

Tu ne peux pas avoir peur du venin qui te paralysera.

Ni des anneaux serrés autour de ta gorge palpitante.

Je n’ai pas de crocs qui déchiquètent.

Pas de regard qui ensorcèle et fige au premier élan venu.

Ma chair est d’une autre espèce, chaude et duveteuse.

Tout ce que tu peux craindre est dans la douceur.

Une fois ta main posée, peut-être voudras-tu la laisser longtemps.

Porte ouverte II

Cette maison qui est mienne, j’en ai fait le refuge pour mes larmes, pour les sécher à l’abri du monde et des bruits qui me heurtent trop fort lorsque j’ai l’esprit en tumulte. Dans ces moments de peine, la porte s’ouvre plus rarement mais je laisse entrer toute la tendresse que je peux accueillir et désirer. La solitude a aussi ses côtés sombres et il me faut mille efforts pour résister à sa tentation, mais je ne le regrette jamais. Je peux vivre les plus beaux instants car mon cœur est alors dans sa sensibilité la plus folle, et retrouver l’autre est parfois la plus tendre manière de se retrouver soi.

Je retrouve des rituels qui m’arrachent à mon lit de bois sombre et à ses voiles blancs désuets qui pendant quelques temps sont devenus mon seul univers. Assise sur la couette grise, simple, mes pieds effleurent à peine le sol, encore froid. Il faut me débarrasser du pyjama triste qui est depuis trop d’heures ma seconde peau, mon armure de protection contre tout ce que je ne peux pas voir. Depuis le lit, ainsi, je me décide à faire face au grand miroir qui couvre presque tout le mur de ma chambre, reflétant les quelques photographies et autres reproductions qui me sont chères.

Il renvoie surtout à mes yeux encore voilés l’image de mon corps délaissé. Je suis petite, mes seins qui jaillissent sous la lumière du jour par la fenêtre réduite me semblent douloureusement obscènes, comme les plis de ma chair au niveau de mon ventre que j’aimerais cacher à tout œil et même le mien. Il me faut redresser les épaules et pincer mes tétons pour les faire durcir ; leur rondeur me semble ainsi plus belle et plus appétissante. Je serre les cuisses pour cacher mon sexe pourtant déjà dissimulé par des poils sombres, en sachant qu’il les écartera avec sa délicatesse sévère. Une main pour frôler seulement ce mont doux. Je veux le laisser ainsi pour le soir à venir, dans les ombres encore trop menaçantes.

Lorsque je me lève, c’est pour me dissimuler dans un tissu noir et rouge qui entoure ma taille. Précieux. Il m’accompagne toujours pour aller au bain, depuis le jour où cette femme rousse l’a posé sur mes épaules pour me guider de son lit à la baignoire. C’est un cadeau précieux de notre imaginaire de femmes. Dans une heure, c’est bien un homme qui le dénouera en une impatience contenue, mais je sais aussi comme elle aimera savoir que d’autres mains que les siennes glissent sur son présent. C’est ainsi qu’elle m’offre, puisqu’elle est lointaine.

Il me faut une longue douche brûlante pour retrouver une pureté perdue et sentir à nouveau que je possède mon corps. Laver mon intimité est pour moi une préparation à la sensualité. Pas d’effluves trop fortes, un savon simple qui accompagne mes doigts pour m’explorer et m’ouvrir, déjà, un peu, pour me donner envie de plus. Je me sèche à peine pour pouvoir appliquer une huile douce qui m’impose ce massage sur ma propre peau. Ma peau, à moi, et ses défauts ou ses marques que je ne sais pas toujours honorer.

J’hésite. J’ose. Ce sera le rouge, finalement. Pas de noir. Il faut la couleur du retour à la vie, jouer avec elle. Face au miroir, c’est une autre image que je contemple et par les dessous qui viennent orner ma chair je cherche une beauté nouvelle. Quête timide et maladroite dans laquelle je me lance, sans tout à fait assumer ce tissu sophistiqué qui m’entoure et me sublime. Mais dans une heure il me trouvera belle. J’avancerai doucement face à lui, les pieds nus, avant de l’inviter à redonner vie à la maison et au fantôme que je fus.

 

Un ange passe.

Ce matin-là, ils se sont offert l’odeur de la pluie et le bruit de leurs pas dans les flaques qui parsemaient le trottoir en pétales bleus liquides. Ils ont partagé leur parapluie, et son bras droit touchait son épaule gauche malgré ses talons hauts qui la rehaussaient contre lui, comme un instant qui aurait pu durer toujours. Le rose framboise de son trench heurtait le gris de sa veste sobre, en une image incongrue d’élégance pourtant parfaitement accordée.

Ils ont parlé, il a tenu le parapluie jusqu’à ce qu’elle l’attrape et le maintienne au-dessus de leurs têtes. Chacun son tour, au milieu de la foule sombre et sans sourire. Ils sont descendus du trottoir, et dans le lieu de leur refuge bien chaud ils ont trouvé leurs pieds trempés d’avoir marché dans l’eau qu’ils n’avaient pas remarquée comme leurs mains jouaient à s’approcher et se quitter.

C’était un café bruyant et triste, dans la vulgarité la plus simple des lieux utilitaires à la clientèle disparate. Ils n’avaient rien à faire là, et pourtant ils se sont trouvés heureux sur les banquettes noires un peu déchirées. Ils ont partagé un café sur la table doucement branlante et tachée de grains de sucre épars tandis que résonnait une musique qu’ils n’entendaient pas.

L’imprévu les avait jetés là, aussi fou que leurs respirations insoutenables dans le creux de leur chair. Aucun silence, tout pour le combler de paroles et de gestes ou de regards, comme un besoin irrépressible de dire, de voir, de faire, de tout vivre en l’espace de ces quelques heures incroyables qui ne pouvaient pas durer. Ils ont ri, aussi, dans l’espace de leur ivresse tendre, pour ne pas pleurer de ce qui se passait sous leurs yeux et qui les liait douloureusement.

Il a fallu que le temps reprenne son cours, que leurs regards se quittent sans s’être vraiment embrassés. Ils sont repartis chacun de leur côté. Elle n’avait plus de parapluie, seulement le rose et son sourire. Il a serré le sien très fort contre sa poitrine encombrée dans son costume gris. Leurs pensées se sont heurtées au même moment par le même frémissement terrible, fracassant de vérité.

Enfoiré d’angelot.

 

Recette de pâte brisée

Ma recette préférée se fait à deux âmes et deux corps qui s’emmêlent, les doigts dans le beurre et les lèvres qui parlent ou désirent autre chose.

“Et la recette ?”
“O… Il n’y a pas besoin de recette !”

Je suis nue, par commodité ou provocation, face à ton jean et ton torse nu alors que tu lèves les yeux au ciel. Je te regarde virevolter dans la cuisine pour aller chercher le sucre. Tu souris, je te vole un baiser. Toi, tu fais tout par instinct, tu sais tout par habitude, loin de mes hésitations de lectrice consciencieuse qui s’accroche aux indications du livre sacré par peur de mal faire. On dirait que tu n’as jamais peur.

On rajoute la farine, on a les doigts qui se touchent et qui collent, les têtes se relèvent. C’est comme de la guimauve mais c’est notre gourmandise qu’on prépare. Tu es concentré, c’est encore moi qui te dévore. Je suis timide, pour toujours, de ta peau trop clair et de ton regard sombre. Pour un peu, je resterais béate, les mains dans la pâte. J’ai mille sourires idiots pour toi.

Deux gorgées de bière, le beurre sur le goulot mais ce n’est pas grave. On est à l’heure du sucre, de ce qui pétille dans la bouche. On rit, on se dit tout. Une bière plus loin, pas de joues rouges, on est immunisés à l’alcool, pas besoin de ça pour être fous. Je te suis quand le four est chaud, qu’il n’y a plus qu’à attendre.

“Tu vois, ce n’est pas compliqué !”
“C’est vrai, promis, je ferai la pâte moi-même pour la prochaine tarte aux pommes”.
“Tu m’inviteras ?”
“Oui.”

On s’est embrassés sucrés, et je n’ai plus jamais acheté de pâte au supermarché.

Porte ouverte

Il y a cette grande maison, là où le soleil brille moins intensément qu’ailleurs mais où le monde est pourtant plus chaud. Les vieilles pierres, le lierre, les volets bleus. C’est ma maison, en vérité. Celle où rien ne se passe, où règne le silence durant des heures entières quand le temps est au repos, à la paix de l’esprit ou au travail studieux. C’est une maison sans étage, curieuse, toute en longueur. Les pièces s’enchaînent, s’organisent en une décoration simple mais vieillotte qui fait toujours sourire les visiteurs à qui la clé a été offerte. Pas de babioles, quelques cadres au mur avec de vieilles photographies et leurs souvenirs précieux. Pas de tapis, seulement le parquet abîmé et trop sombre. Des bibliothèques et de grands canapés en cuir brun invitent les curieux à s’y enfoncer. Il n’y avait qu’une bibliothèque, au début. Et puis, jour après jour, un par un, les livres sont arrivés. Déposés par des mains amoureuses, ils s’empilent précieusement, disparaissent parfois quelques temps et puis reviennent avec les retrouvailles qui les accompagnent au milieu des sourires et des jambes emmêlées.

Il y a parfois une voix de femme ou une mélodie lancinante qui résonnent en fond, sans qu’il soit possible de dire dans quelle pièce se trouve l’objet qui délivre ces sons sourds qui tournent, qui masquent le bruit de mes pas sur le plancher.

C’est ma maison, et je suis le fantôme qui la hante. Elle m’accueille nue, moi et le travail qui obsède mon esprit. Je suis capricieuse. Lorsque c’est l’été, j’étouffe, je vais à l’ombre des arbres et près des hortensias, m’allonger et offrir à mon corps le repos qui lui est nécessaire. En hiver, lorsque le vieux poêle peine à chauffer toutes les vieilles pierres de la maison, je m’enveloppe de laine et de vapeurs de thé. Je chéris ma solitude à la hauteur des moments où elle se rompt quand les âmes et les corps que j’aime avec dévotion viennent à ma rencontre. Je suis une porte ouverte qui donne sur la liberté, celle qui vient avec les tourments et le bonheur.