Porte ouverte

Il y a cette grande maison, là où le soleil brille moins intensément qu’ailleurs mais où le monde est pourtant plus chaud. Les vieilles pierres, le lierre, les volets bleus. C’est ma maison, en vérité. Celle où rien ne se passe, où règne le silence durant des heures entières quand le temps est au repos, à la paix de l’esprit ou au travail studieux. C’est une maison sans étage, curieuse, toute en longueur. Les pièces s’enchaînent, s’organisent en une décoration simple mais vieillotte qui fait toujours sourire les visiteurs à qui la clé a été offerte. Pas de babioles, quelques cadres au mur avec de vieilles photographies et leurs souvenirs précieux. Pas de tapis, seulement le parquet abîmé et trop sombre. Des bibliothèques et de grands canapés en cuir brun invitent les curieux à s’y enfoncer. Il n’y avait qu’une bibliothèque, au début. Et puis, jour après jour, un par un, les livres sont arrivés. Déposés par des mains amoureuses, ils s’empilent précieusement, disparaissent parfois quelques temps et puis reviennent avec les retrouvailles qui les accompagnent au milieu des sourires et des jambes emmêlées.

Il y a parfois une voix de femme ou une mélodie lancinante qui résonnent en fond, sans qu’il soit possible de dire dans quelle pièce se trouve l’objet qui délivre ces sons sourds qui tournent, qui masquent le bruit de mes pas sur le plancher.

C’est ma maison, et je suis le fantôme qui la hante. Elle m’accueille nue, moi et le travail qui obsède mon esprit. Je suis capricieuse. Lorsque c’est l’été, j’étouffe, je vais à l’ombre des arbres et près des hortensias, m’allonger et offrir à mon corps le repos qui lui est nécessaire. En hiver, lorsque le vieux poêle peine à chauffer toutes les vieilles pierres de la maison, je m’enveloppe de laine et de vapeurs de thé. Je chéris ma solitude à la hauteur des moments où elle se rompt quand les âmes et les corps que j’aime avec dévotion viennent à ma rencontre. Je suis une porte ouverte qui donne sur la liberté, celle qui vient avec les tourments et le bonheur.

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Eloge de l’apprentissage

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J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce qu’avide d’apprendre, et vite guettée par l’ennui. Il n’y a pas d’âge pour continuer à apprendre, ni d’âge pour continuer à s’émerveiller de tout ce qui existe.

Assise sagement à ma table, sous les vibrations, je fais mes lignes. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce que j’aime les figures d’autorité et de savoir, qui peuvent rassurer et inquiéter en une seule phrase ou un seul mouvement de bras.

L’encre file, l’écriture se déconcentre un peu, les arrondis deviennent moins clairs. Une faute. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce la punition est parfaite dans la chair et l’esprit, elle oblige à plus de concentration et les aveux s’accumulent. Je suis observée, encadrée. Tout est bien à sa place, les rôles sont clairs.

Je souffle et geins, la sueur coule dans le long de mon dos. Non, il n’y a pas de jolis bas ni de lacets sur mes seins, pas de beauté artificielle pour enrober la soumission, juste ma peau nue et rouge. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce que je peux me perdre dans un regard dur surmonté de lunettes qui jouit de mon corps torturé qui frôle l’épuisement à chaque ligne supplémentaire.

Cela fait si longtemps, des minutes ou des heures, que je brûle et que ma main me fait souffrir. Mes chairs plus encore. Il faut l’offrande de mes larmes pour réclamer pitié et pardon. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

La faute est pardonnée, le regard s’adoucit. Je suis cueillie sur ma chaise, il embrasse mes doigts noircis d’encre, mes doigts d’élève en quête de perfection…

Rêve secret

Combien y a-t-il eu de fictions de nous avant le vrai de cette après-midi ? Des centaines de caractères gribouillés dans ton carnet, des dizaines de mails à notre effigie. Et le secret, toujours le secret et l’ombre pour nous dissimuler, faire de nous des voleuses de corps et des âmes. On parle du goût de l’interdit, est-ce pour cela que tu as passé si longtemps entre mes cuisses, ta bouche appuyée au milieu de mes tremblements ? J’ai goûté à l’interdit, aussi, je l’ai léché avec ma fureur de femme enfermée et empêchée de vivre. Fureur douce, alors que je revenais toujours à tes lèvres et à tes yeux, abasourdie de trouver pour la première fois la beauté dans mes bras. Entre nous, femmes mouillées, la légèreté, enfin. Celle que nous nous étions promise.

Il nous a pourtant fallu une éternité avant de joindre lèvres et mains. Le temps des éclats de rire, de la pâte sablée, des morceaux de pistache, des miaulements du chat contre la porte, des jambes entremêlées mais chastes sur le lit, d’un film à peine lancé. Tout cela, et quelques heures après notre monde clos, dans le retour à la vie réelle et au monde sur le quai de la gare, j’ai pu tenir ta main et dompter les regards sans peur. Pour la première fois, mon épaule doucement envahie avant l’au revoir. Je crois que nous étions belles, là. Je n’ai même pas eu envie de pleurer, le bonheur était trop grand. Le goût de l’interdit encore, et ton odeur sur mes mains.

J’ai emporté notre secret dans le train en souriant, et il ne m’a jamais quittée.