Monde de femmes

Je l’ai rattrapée entre mes bras avant qu’elle tombe sur le bitume un jour de chaleur effroyable, devant la statue de la place Bellecour alors qu’elle fonçait maladroitement sur moi. Rollers rouges à quatre roues aux pieds, genoux ensanglantés, short en jean trop court, débardeur noir. Cheveux courts roses mêlés de blond.  Je n’ai pas su lui donner d’âge. Quelques excuses. Elle m’a d’abord appelée Madame. En fait, elle étudiait l’histoire de l’art. Pour moi, les jeunes femmes de vingt ans ne s’amusaient pas en bande le samedi-après-midi à parcourir la ville en bousculant les promeneurs.

J’en ai perdu mon sac à main joliment vernis. Son sourire m’a déstabilisée, et l’aplomb avec lequel elle s’est moquée de mon tailleur gris trop strict même pour une étudiante en droit lorsqu’elle a compris que nous avions le même âge. Sans savoir vraiment pourquoi, j’ai accepté la bière fraîche qu’elle m’a tendue après l’avoir récupérée dans un des bassins près de la Grande roue en arrosant un peu ma jupe d’eau froide.

On est restées là, à six filles, petites, grandes, frêles, noires, rousses, introverties, bavardes, toutes les nuances de féminité étendues sur le béton et les bancs.

Le samedi d’après, j’ai fumé ma première cigarette sur les bords du Rhône après avoir chaussé timidement ses patins roses . Elle m’a saisi la main en riant et je suis restée encore, sans me sentir tout à fait ridicule de cette entorse que je faisais à ma journée de révisions. On a parlé de tout, j’ai surtout écouté leurs histoires de bars, de mauvaises rencontres, d’expos ratées, d’hommes et de femmes ou de voyages.

Je crois que j’étais touchante dans ma découverte de ce nouveau monde qui me faisait écarquiller les yeux et me sentir grande et gamine à la fois. Le week-end suivant, j’ai acheté mes propres rollers, noirs. Lacets fluos obligatoires tout de même, pas de sobriété. Je faisais encore un peu tache au milieu de la bande, mais j’ai fait le tour de la ville sans me perdre ni tomber. Le soir, je ne suis pas rentrée chez moi.

Ivre, j’ai ri et fumé encore. Trop de tout.

Elle m’a embrassée sur la terrasse d’un bar, devant tout le monde et les sourires complices.

On a roulé tard dans la nuit en se tenant la main, indifférentes aux passants indignés, et en s’accrochant aux lampadaires.

Plus tard, contre la grille du parc fermé, j’ai écarté ses cuisses et goûté à sa jouissance.

Advertisements

1 thought on “Monde de femmes”

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s