Nos cordes

« Et alors l’homme qui t’encorde, raconte, il te fait quoi ? Il te baise en même temps ? Ou il te regarde seulement ? »

Amie curieuse. Que de questions pertinentes. Tant de possibilités.
Ou de la multiplicité des usages des cordes.

Il me regarde seulement, lorsqu’il a serré progressivement les cordes autour de mes jambes, parce qu’il sait que c’est ce qui m’apaise le plus. Tous mes muscles se détendent et il observe ma simplicité, ma joie de pouvoir lui accorder cette confiance et de réussir à me perdre tendrement en son pouvoir.

Il me regarde seulement, quand je ferme les yeux pour laisser mes pensées et mon sourire flotter sans plus penser à rien d’autre qu’au bonheur d’être ici et maintenant. Allongée, les cordes contraignent différemment. La posture n’est pas difficile à tenir, au contraire, il n’y a rien à faire, les tensions s’équilibrent.

Il me regarde seulement, par-dessus les pages du livre qu’il me lit, dans la douceur la plus intense qu’il soit capable de m’offrir. La douceur est pour moi, je m’absorbe dans sa voix qui parfois disparaît en murmures dans les obscénités professées en litanies.

Oui, alors il me touche, un peu, parce qu’il est temps de me faire crier en maltraitant mes seins enserrés pour avoir la photo parfaite au téton durci. C’est autre chose, c’est un autre plaisir impossible à sous-estimer. La veine du sein ressort sous la pression des cordes, alors comment ne pas poursuivre le dessin ?

Il me touche ensuite, beaucoup, quand les cordes m’exposent de la plus vulgaire des façons et qu’il me fouille sans vergogne pour me faire trembler de ne pas pouvoir lui échapper. C’est baiser, ça ? Je crois que oui, son poing dans mon cul c’est me baiser. Sa queue ? Nécessaire mais pas exclusivement essentielle. Les cordes ne se prêtent pas aux coups de reins brutaux.

Il me touche, fort, quand les cordes servent à me suspendre par les poignets et offrir mon corps à la douleur. Il ne s’agit que d’entraves, ainsi, d’instruments de torture indirects qui font ma soumission et mon masochisme.

Les cordes accompagnent les caresses, les mots doux, les insultes, toutes les humiliations et toutes les tendresses.

Advertisements

La vérité sur le plaisir.

Il est très facile d’avoir l’air d’une femme qui s’assume et qui n’a aucune limite ni avec son corps ni avec son esprit. Oui, parce que je ne dis jamais non à une sodomie, que j’avale, que je peux recevoir le sperme n’importe où sans aucun problème, que je n’ai aucun mal avec le corps de l’autre et avec ses désirs. Alors ça me donne l’air d’une femme libérée et à l’aise, puisque je dis oui même le premier soir et que je peux faire tout ça avec n’importe quelle personne que je désire sans nécessité d’une intimité profonde. Je peux être frappée, enserrée, attachée, ça c’est bon. La queue d’un homme peut se glisser n’importe où en moi, tout va bien.
En revanche, je suis mal à l’aise et je bloque dès qu’on touche, vraiment, avec les doigts ou la langue, mon corps. Je me crispe, ce n’est jamais comme il faut, trop fort et de toute façon intrusif et déplaisant. Le sexe d’un homme, ce n’est pas pareil.

En réalité, il s’est écoulé plusieurs années avant qu’un homme me touche, vraiment, à cet endroit-là. Puisque je n’avais besoin que d’une queue au fond de moi pour jouir, le reste n’avait pas trop d’intérêt. Moi-même je ne me suis jamais touchée avec mes propres mains pour m’amener seule à l’orgasme. Et ensuite, peut-être, comme ça ne marchait plus, j’ai été trop touchée et ça ne fonctionnait jamais. Je crois que je suis fatiguée de ne pas réussir à faire plier ce corps, fatiguée que ça ne marche pas. Alors juste une queue, pas de jouissance à espérer, ça c’est plus simple. Ou alors, moi, seule, le plaisir mécanique et parfaitement calculé que je sais comment obtenir, qui soulage mais sans surprise.

Dans le fond, je rêve que quelqu’un vienne et me dise « Regarde, c’est là, c’est comme ça, laisse-moi faire, je sais comment » et que tout se débloque et que je puisse enfin lâcher tout ce que je garde, ce qui monte au moment du plaisir à deux mais n’explose jamais.

L’ennui.

Mon pire ennemi est et demeurera l’ennui. Il guette souvent, et encore plus le dimanche, quand je reste sous la couette et que mon esprit refuse de se faire docile. Il imprime à mon corps des mouvements lents, presque passifs, de ces gestes obligatoires qui se font hors de toute conscience. Je ne suis pas à ce que je fais. Préparer à manger, réviser, répondre à quelques échanges amicaux. Tout cela m’ennuie. Et l’ennui me submerge.

Il y a ce voisin qui s’acharne sur les mêmes touches du piano depuis de longues minutes, les va-et-vient des passants que j’entends par la fenêtre ouverte. Et cette sensation désolante, effrayante mais pourtant éphémère -et je devrais le savoir- que rien ne pourra attirer mon attention et me sortir de ce mutisme de frustration.

Car je suis seule, il me semble que mon esprit ne sait se construire qu’avec l’autre, en miroir des pensées d’une autre âme. Sans cet autrui salvateur, je ne suis qu’une coquille vide. Je n’ai jamais vécu seule, je crois en être foncièrement incapable, et pourtant mes envies de liberté et d’indépendance ainsi que mon ego de femme libre aimeraient conserver cette illusion que je sais être moi, seule.

Mais ce n’est pas le cas. Quand je suis désœuvrée, ou seule et que je ne parviens pas à m’occuper, mon existence semble rétrécir et se vider de sens. C’est une certitude effroyable. Je suis là sans l’être, tout à coup plus rien n’a d’importance. Pire encore, le sens s’évanouit, et je ne sais plus retrouver quoi que ce soit de significatif dans ce qui m’entoure.

Ce quotidien me terrorise. Il me faut quelqu’un pour donner du sens à cela, pour prendre mon âme dans ses mains et y insuffler quelque chose d’utile.

Si je garde la nostalgie de mes années littéraires au sortir du bac, ce n’est pas par élitisme plaisant. C’est parce que durant ces longs mois, j’ai été remplie de sens à chaque minute de chaque jour des savoirs et de leurs merveilles. J’avais la vie paisible et rassurante des livres et des professeurs qui guident les journées et les comblent. J’avais la fascination et l’émerveillement de tout. Cette vie millimétrée et rassurante dans l’épanouissement et la satisfaction de donner le meilleur de moi. Et de faire ce que l’on attendait de moi.

Ce moi s’est dilué. Il erre sans se connaître, car il ne peut naître que de la confrontation avec ces autres âmes qui animent, provoquent, explosent, énervent, obligent à réagir. Ces belles âmes qui chassent l’ennui, dangereuses mais désirables, qui nourrissent l’esprit et le corps de leur lumière et de leurs ombres intérieures.

Jouis ! [Des non-vertus littéraires de la jouissance]

Je n’ai jamais tenu la jouissance d’une femme entre mes mains, ni sous ma langue ou n’importe où d’ailleurs. Mais je suppose -et je pense qu’on me le confirmera sans doute- que la jouissance d’une femme peut prendre des formes multiples. La plupart sont très érotiques, belles et sensuelles, aisées à décrire par des mots qui brûlent le ventre et l’esprit. Je pourrais d’ailleurs m’essayer à cet exercice, je suis sûre que je saurais très bien imaginer la jouissance idéale.

En revanche, certaines jouissances se prêtent mal au récit. Parce qu’elles ne sont pas évidentes, pas fluides, voire laborieuses et moins sensuelles qu’on aimerait l’imaginer.

Les miennes entrent dans cette catégorie. Et cet ordre implacable n’a pour moi aucun sens. Je ne jouis pas sur commande, je ne jouis pas sous les assauts d’un membre viril -pardon Messieurs, il faut vous l’avouer, cela fonctionne rarement- et encore moins sous une langue aussi douée soit-elle.

Ma jouissance n’est pas habituelle, elle est un brin honteuse, alors je ne révèle jamais tout de suite comment elle fonctionne. Il me faut la main de l’amant sous moi, absolument immobile tandis que je me l’offre sur le ventre en m’accrochant à mes pensées sombres, parfois mêlées aux paroles offertes.

Ma jouissance est vexante, solitaire, aride. Sans doute lassante.
Au début pourtant, elle est un challenge pour l’amant qui pense pouvoir me l’offrir miraculeusement d’une autre manière. Mais il faut l’admettre, ils n’ont jamais essayé très longtemps. Et moi, je n’aime pas être vexante alors tant pis.

Ma jouissance est ce petit plus qu’on m’offre si on a le temps. Et si on n’est pas trop épuisé par la baise intense qui précède. Elle est souvent négligée, anecdotique. Elle est frustrante et me suffit rarement.

J’effleure parfois autre chose d’à peine perceptible et qui ne mène jamais à son terme, qui brûle de plus en plus fort avant de redescendre sans être parvenu à son apogée.

Non, ma jouissance n’est pas cet abandon délicieux dans les bras d’un amant, elle est pleinement maîtrisée. Elle n’a rien d’une beauté traduisible en mots. Alors parfois, je l’invente autrement. J’élude sans mentir, ou je reste évasive sur l’acte mystérieux. C’est un peu plus facile, et confortable.

De l’origine.

J’ai ce souvenir trouble de nuits intenses et honteuses. Je suis jeune, alors. Je n’ai pas quitté les bancs de l’école primaire. Le creux de mon ventre brûle, fort, et je sais déjà comment le soulager. Le soir venu, je me retrouve aux prises avec mes pensées noires. J’ai essayé de faire autrement. Gentiment, même. Mais mon corps ne veut pas. Il ne répond qu’aux mots sales qui envahissent mon esprit, aux scènes sombres, violentes, aux exhibitions forcées. Je peux discipliner mon corps, par moments, mais jamais mon esprit. Je sais que c’est mal, mais je ne peux lutter contre ce besoin impérieux.

Je me suis renseignée, sur un livre acheté par ma mère, qui évoque tous les tracas des jeunes filles. Cela parle de masturbation. Je me souviens de quelques mots sur le sujet, quelque chose du genre : « Si vous le faites trop souvent, parlez-en avec votre médecin. » Je n’aime pas cette approximation. Qu’est-ce que c’est, trop ? Et pourquoi aller voir un médecin ? Ils ne disent pas. Je me mets à penser que c’est peut-être mauvais pour le corps, dangereux.

Néanmoins, je continue. Et le soir, ces gestes d’habitude. Je m’absente parfois même en journée, sous prétexte de me sentir mal et retrouve mon lit. Toujours pareil. Je mets en boule une petite culotte et la glisse sous moi. Ou une peluche. Je laisser aller mon esprit aux envies noires. Je passe mes deux mains dans mon dos et les tiens fort. Je me frotte et cache mes soupirs jusqu’à l’extase.

Je retrouve mes esprits. Et à chaque fois, après ma jolie jouissance, je dois aller aux toilettes. C’est mon moment de honte. J’ai envie, mais l’urine ne coule pas. C’est sans doute à cause de moi. A cause de me frotter, je m’abîme et je ne peux plus. Je reste longtemps, assise, à attendre. Je cogite. Je me promets de ne plus jamais recommencer. Et quand l’urine coule, la boule dans mon ventre s’apaise un peu, je peux dormir. La honte demeure.