Les pas du photographe

J’aimerais que tu l’apprivoises, doucement. Je ne suis qu’un observateur de ce que tu vas faire, dans l’éclairage étroit du lampadaire qui projette son ombre étrange et dorée par la fenêtre ouverte. Ignore simplement mes bruits et mes pas, surtout le déclencheur que tu entendras à intervalles réguliers tandis que j’avance sur le plancher. Je vais tourner autour du lit, lentement. Après quelques minutes, vous ne me sentirez plus, vous ne me verrez plus. Il n’y aura plus qu’elle et tes gestes choisis, tes mots bruts, pour la faire plier.

J’aurais pu exiger des consignes précises, mais je sais qu’en cet instant je ne peux rien contrôler de toi. Tu es libre car elle est à toi, et les jeux qui vous unissent sont en-dehors de ma portée. Comment guider ces yeux si sombres alors qu’ils n’ont pas besoin de moi pour noircir ? Je te vois te transformer doucement, à mesure qu’elle se dénude sous ton regard. Un soutien-gorge et une culotte rose pâle que tu déposes au sol. Il n’y a qu’elle pour te changer ainsi en cette créature implacable à la douceur furieuse. Tu la surplombes. Je peux saisir la beauté de ta nuque dégagée alors qu’elle t’observe avec cet air de merveille sur le visage.

Tu vas bientôt la prendre toute entière, la dévorer, et je serai là. Je vous regarde, mais je n’ai pas de prise sur ce spectacle ravi à votre intimité d’amours. Déjà la salive coule. Premier contact sur un corps brûlant. Elle se tord pour la recueillir sur ses seins et moi je sais comme tu les aimes. Tu auras ce cliché et plusieurs autres encore comme offrande pour son corps et le tien qui ondulent maintenant à l’unisson.

Cette fois, tu as trouvé ta nudité aussi et j’entends imperceptiblement le frottement de vos sexes l’un contre l’autre. La main dans sa toison. Elle agrippe tes hanches et gémit ; voilà ta supplique préférée, mais tu veux plus. Moi aussi je vois comme ses yeux se voilent quand tu serres sa gorge à lui faire peur et je peux imaginer la mouille qui perle entre ses cuisses à l’idée de l’abdication qui s’annonce.

Elle réclame. Prends-moi…
Tu souris. Salope…

Et moi je bande de cet échange animal quand le premier cri lui échappe, arraché par tes doigts qui la fouillent. Tout contre elle, tu as tes deux mains qui s’acharnent. Deux ici. Trois là. Elle ne sait pas. Sa fente étroite. Son cul. Elle crie seulement. Je peux compter précisément le nombre car je vois tout, toutes les chairs qui s´offrent et se dilatent. Ton caprice se poursuit et tu passes ta langue sur tes lèvres. Tu baves encore. Elle est prise dans sa folie terrible. Je crois qu’elle va demander pitié, mais tu n’en as aucune. Il faut les larmes qui coulent jusqu’à son sourire pour qu’enfin tu la libères doucement de sa prison de plaisir.

L’appareil fait son dernier bruit et tu te retournes. Tu m’avais oublié. Je te montrerai votre beauté bientôt, quand à notre tour nous aurons joui d’elle.

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Monde de femmes

Je l’ai rattrapée entre mes bras avant qu’elle tombe sur le bitume un jour de chaleur effroyable, devant la statue de la place Bellecour alors qu’elle fonçait maladroitement sur moi. Rollers rouges à quatre roues aux pieds, genoux ensanglantés, short en jean trop court, débardeur noir. Cheveux courts roses mêlés de blond.  Je n’ai pas su lui donner d’âge. Quelques excuses. Elle m’a d’abord appelée Madame. En fait, elle étudiait l’histoire de l’art. Pour moi, les jeunes femmes de vingt ans ne s’amusaient pas en bande le samedi-après-midi à parcourir la ville en bousculant les promeneurs.

J’en ai perdu mon sac à main joliment vernis. Son sourire m’a déstabilisée, et l’aplomb avec lequel elle s’est moquée de mon tailleur gris trop strict même pour une étudiante en droit lorsqu’elle a compris que nous avions le même âge. Sans savoir vraiment pourquoi, j’ai accepté la bière fraîche qu’elle m’a tendue après l’avoir récupérée dans un des bassins près de la Grande roue en arrosant un peu ma jupe d’eau froide.

On est restées là, à six filles, petites, grandes, frêles, noires, rousses, introverties, bavardes, toutes les nuances de féminité étendues sur le béton et les bancs.

Le samedi d’après, j’ai fumé ma première cigarette sur les bords du Rhône après avoir chaussé timidement ses patins roses . Elle m’a saisi la main en riant et je suis restée encore, sans me sentir tout à fait ridicule de cette entorse que je faisais à ma journée de révisions. On a parlé de tout, j’ai surtout écouté leurs histoires de bars, de mauvaises rencontres, d’expos ratées, d’hommes et de femmes ou de voyages.

Je crois que j’étais touchante dans ma découverte de ce nouveau monde qui me faisait écarquiller les yeux et me sentir grande et gamine à la fois. Le week-end suivant, j’ai acheté mes propres rollers, noirs. Lacets fluos obligatoires tout de même, pas de sobriété. Je faisais encore un peu tache au milieu de la bande, mais j’ai fait le tour de la ville sans me perdre ni tomber. Le soir, je ne suis pas rentrée chez moi.

Ivre, j’ai ri et fumé encore. Trop de tout.

Elle m’a embrassée sur la terrasse d’un bar, devant tout le monde et les sourires complices.

On a roulé tard dans la nuit en se tenant la main, indifférentes aux passants indignés, et en s’accrochant aux lampadaires.

Plus tard, contre la grille du parc fermé, j’ai écarté ses cuisses et goûté à sa jouissance.

Cette femme-serpent

Je ne suis pas cette femme-serpent, froide et hypnotique que tu observes de loin.

Tu ne peux pas avoir peur du venin qui te paralysera.

Ni des anneaux serrés autour de ta gorge palpitante.

Je n’ai pas de crocs qui déchiquètent.

Pas de regard qui ensorcèle et fige au premier élan venu.

Ma chair est d’une autre espèce, chaude et duveteuse.

Tout ce que tu peux craindre est dans la douceur.

Une fois ta main posée, peut-être voudras-tu la laisser longtemps.

Porte ouverte II

Cette maison qui est mienne, j’en ai fait le refuge pour mes larmes, pour les sécher à l’abri du monde et des bruits qui me heurtent trop fort lorsque j’ai l’esprit en tumulte. Dans ces moments de peine, la porte s’ouvre plus rarement mais je laisse entrer toute la tendresse que je peux accueillir et désirer. La solitude a aussi ses côtés sombres et il me faut mille efforts pour résister à sa tentation, mais je ne le regrette jamais. Je peux vivre les plus beaux instants car mon cœur est alors dans sa sensibilité la plus folle, et retrouver l’autre est parfois la plus tendre manière de se retrouver soi.

Je retrouve des rituels qui m’arrachent à mon lit de bois sombre et à ses voiles blancs désuets qui pendant quelques temps sont devenus mon seul univers. Assise sur la couette grise, simple, mes pieds effleurent à peine le sol, encore froid. Il faut me débarrasser du pyjama triste qui est depuis trop d’heures ma seconde peau, mon armure de protection contre tout ce que je ne peux pas voir. Depuis le lit, ainsi, je me décide à faire face au grand miroir qui couvre presque tout le mur de ma chambre, reflétant les quelques photographies et autres reproductions qui me sont chères.

Il renvoie surtout à mes yeux encore voilés l’image de mon corps délaissé. Je suis petite, mes seins qui jaillissent sous la lumière du jour par la fenêtre réduite me semblent douloureusement obscènes, comme les plis de ma chair au niveau de mon ventre que j’aimerais cacher à tout œil et même le mien. Il me faut redresser les épaules et pincer mes tétons pour les faire durcir ; leur rondeur me semble ainsi plus belle et plus appétissante. Je serre les cuisses pour cacher mon sexe pourtant déjà dissimulé par des poils sombres, en sachant qu’il les écartera avec sa délicatesse sévère. Une main pour frôler seulement ce mont doux. Je veux le laisser ainsi pour le soir à venir, dans les ombres encore trop menaçantes.

Lorsque je me lève, c’est pour me dissimuler dans un tissu noir et rouge qui entoure ma taille. Précieux. Il m’accompagne toujours pour aller au bain, depuis le jour où cette femme rousse l’a posé sur mes épaules pour me guider de son lit à la baignoire. C’est un cadeau précieux de notre imaginaire de femmes. Dans une heure, c’est bien un homme qui le dénouera en une impatience contenue, mais je sais aussi comme elle aimera savoir que d’autres mains que les siennes glissent sur son présent. C’est ainsi qu’elle m’offre, puisqu’elle est lointaine.

Il me faut une longue douche brûlante pour retrouver une pureté perdue et sentir à nouveau que je possède mon corps. Laver mon intimité est pour moi une préparation à la sensualité. Pas d’effluves trop fortes, un savon simple qui accompagne mes doigts pour m’explorer et m’ouvrir, déjà, un peu, pour me donner envie de plus. Je me sèche à peine pour pouvoir appliquer une huile douce qui m’impose ce massage sur ma propre peau. Ma peau, à moi, et ses défauts ou ses marques que je ne sais pas toujours honorer.

J’hésite. J’ose. Ce sera le rouge, finalement. Pas de noir. Il faut la couleur du retour à la vie, jouer avec elle. Face au miroir, c’est une autre image que je contemple et par les dessous qui viennent orner ma chair je cherche une beauté nouvelle. Quête timide et maladroite dans laquelle je me lance, sans tout à fait assumer ce tissu sophistiqué qui m’entoure et me sublime. Mais dans une heure il me trouvera belle. J’avancerai doucement face à lui, les pieds nus, avant de l’inviter à redonner vie à la maison et au fantôme que je fus.

 

Un ange passe.

Ce matin-là, ils se sont offert l’odeur de la pluie et le bruit de leurs pas dans les flaques qui parsemaient le trottoir en pétales bleus liquides. Ils ont partagé leur parapluie, et son bras droit touchait son épaule gauche malgré ses talons hauts qui la rehaussaient contre lui, comme un instant qui aurait pu durer toujours. Le rose framboise de son trench heurtait le gris de sa veste sobre, en une image incongrue d’élégance pourtant parfaitement accordée.

Ils ont parlé, il a tenu le parapluie jusqu’à ce qu’elle l’attrape et le maintienne au-dessus de leurs têtes. Chacun son tour, au milieu de la foule sombre et sans sourire. Ils sont descendus du trottoir, et dans le lieu de leur refuge bien chaud ils ont trouvé leurs pieds trempés d’avoir marché dans l’eau qu’ils n’avaient pas remarquée comme leurs mains jouaient à s’approcher et se quitter.

C’était un café bruyant et triste, dans la vulgarité la plus simple des lieux utilitaires à la clientèle disparate. Ils n’avaient rien à faire là, et pourtant ils se sont trouvés heureux sur les banquettes noires un peu déchirées. Ils ont partagé un café sur la table doucement branlante et tachée de grains de sucre épars tandis que résonnait une musique qu’ils n’entendaient pas.

L’imprévu les avait jetés là, aussi fou que leurs respirations insoutenables dans le creux de leur chair. Aucun silence, tout pour le combler de paroles et de gestes ou de regards, comme un besoin irrépressible de dire, de voir, de faire, de tout vivre en l’espace de ces quelques heures incroyables qui ne pouvaient pas durer. Ils ont ri, aussi, dans l’espace de leur ivresse tendre, pour ne pas pleurer de ce qui se passait sous leurs yeux et qui les liait douloureusement.

Il a fallu que le temps reprenne son cours, que leurs regards se quittent sans s’être vraiment embrassés. Ils sont repartis chacun de leur côté. Elle n’avait plus de parapluie, seulement le rose et son sourire. Il a serré le sien très fort contre sa poitrine encombrée dans son costume gris. Leurs pensées se sont heurtées au même moment par le même frémissement terrible, fracassant de vérité.

Enfoiré d’angelot.

 

Recette de pâte brisée

Ma recette préférée se fait à deux âmes et deux corps qui s’emmêlent, les doigts dans le beurre et les lèvres qui parlent ou désirent autre chose.

“Et la recette ?”
“O… Il n’y a pas besoin de recette !”

Je suis nue, par commodité ou provocation, face à ton jean et ton torse nu alors que tu lèves les yeux au ciel. Je te regarde virevolter dans la cuisine pour aller chercher le sucre. Tu souris, je te vole un baiser. Toi, tu fais tout par instinct, tu sais tout par habitude, loin de mes hésitations de lectrice consciencieuse qui s’accroche aux indications du livre sacré par peur de mal faire. On dirait que tu n’as jamais peur.

On rajoute la farine, on a les doigts qui se touchent et qui collent, les têtes se relèvent. C’est comme de la guimauve mais c’est notre gourmandise qu’on prépare. Tu es concentré, c’est encore moi qui te dévore. Je suis timide, pour toujours, de ta peau trop clair et de ton regard sombre. Pour un peu, je resterais béate, les mains dans la pâte. J’ai mille sourires idiots pour toi.

Deux gorgées de bière, le beurre sur le goulot mais ce n’est pas grave. On est à l’heure du sucre, de ce qui pétille dans la bouche. On rit, on se dit tout. Une bière plus loin, pas de joues rouges, on est immunisés à l’alcool, pas besoin de ça pour être fous. Je te suis quand le four est chaud, qu’il n’y a plus qu’à attendre.

“Tu vois, ce n’est pas compliqué !”
“C’est vrai, promis, je ferai la pâte moi-même pour la prochaine tarte aux pommes”.
“Tu m’inviteras ?”
“Oui.”

On s’est embrassés sucrés, et je n’ai plus jamais acheté de pâte au supermarché.

Porte ouverte

Il y a cette grande maison, là où le soleil brille moins intensément qu’ailleurs mais où le monde est pourtant plus chaud. Les vieilles pierres, le lierre, les volets bleus. C’est ma maison, en vérité. Celle où rien ne se passe, où règne le silence durant des heures entières quand le temps est au repos, à la paix de l’esprit ou au travail studieux. C’est une maison sans étage, curieuse, toute en longueur. Les pièces s’enchaînent, s’organisent en une décoration simple mais vieillotte qui fait toujours sourire les visiteurs à qui la clé a été offerte. Pas de babioles, quelques cadres au mur avec de vieilles photographies et leurs souvenirs précieux. Pas de tapis, seulement le parquet abîmé et trop sombre. Des bibliothèques et de grands canapés en cuir brun invitent les curieux à s’y enfoncer. Il n’y avait qu’une bibliothèque, au début. Et puis, jour après jour, un par un, les livres sont arrivés. Déposés par des mains amoureuses, ils s’empilent précieusement, disparaissent parfois quelques temps et puis reviennent avec les retrouvailles qui les accompagnent au milieu des sourires et des jambes emmêlées.

Il y a parfois une voix de femme ou une mélodie lancinante qui résonnent en fond, sans qu’il soit possible de dire dans quelle pièce se trouve l’objet qui délivre ces sons sourds qui tournent, qui masquent le bruit de mes pas sur le plancher.

C’est ma maison, et je suis le fantôme qui la hante. Elle m’accueille nue, moi et le travail qui obsède mon esprit. Je suis capricieuse. Lorsque c’est l’été, j’étouffe, je vais à l’ombre des arbres et près des hortensias, m’allonger et offrir à mon corps le repos qui lui est nécessaire. En hiver, lorsque le vieux poêle peine à chauffer toutes les vieilles pierres de la maison, je m’enveloppe de laine et de vapeurs de thé. Je chéris ma solitude à la hauteur des moments où elle se rompt quand les âmes et les corps que j’aime avec dévotion viennent à ma rencontre. Je suis une porte ouverte qui donne sur la liberté, celle qui vient avec les tourments et le bonheur.

Eloge de l’apprentissage

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J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce qu’avide d’apprendre, et vite guettée par l’ennui. Il n’y a pas d’âge pour continuer à apprendre, ni d’âge pour continuer à s’émerveiller de tout ce qui existe.

Assise sagement à ma table, sous les vibrations, je fais mes lignes. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce que j’aime les figures d’autorité et de savoir, qui peuvent rassurer et inquiéter en une seule phrase ou un seul mouvement de bras.

L’encre file, l’écriture se déconcentre un peu, les arrondis deviennent moins clairs. Une faute. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce la punition est parfaite dans la chair et l’esprit, elle oblige à plus de concentration et les aveux s’accumulent. Je suis observée, encadrée. Tout est bien à sa place, les rôles sont clairs.

Je souffle et geins, la sueur coule dans le long de mon dos. Non, il n’y a pas de jolis bas ni de lacets sur mes seins, pas de beauté artificielle pour enrober la soumission, juste ma peau nue et rouge. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

Parce que je peux me perdre dans un regard dur surmonté de lunettes qui jouit de mon corps torturé qui frôle l’épuisement à chaque ligne supplémentaire.

Cela fait si longtemps, des minutes ou des heures, que je brûle et que ma main me fait souffrir. Mes chairs plus encore. Il faut l’offrande de mes larmes pour réclamer pitié et pardon. J’ai toujours fantasmé sur les professeurs très autoritaires.

La faute est pardonnée, le regard s’adoucit. Je suis cueillie sur ma chaise, il embrasse mes doigts noircis d’encre, mes doigts d’élève en quête de perfection…

Rêve secret

Combien y a-t-il eu de fictions de nous avant le vrai de cette après-midi ? Des centaines de caractères gribouillés dans ton carnet, des dizaines de mails à notre effigie. Et le secret, toujours le secret et l’ombre pour nous dissimuler, faire de nous des voleuses de corps et des âmes. On parle du goût de l’interdit, est-ce pour cela que tu as passé si longtemps entre mes cuisses, ta bouche appuyée au milieu de mes tremblements ? J’ai goûté à l’interdit, aussi, je l’ai léché avec ma fureur de femme enfermée et empêchée de vivre. Fureur douce, alors que je revenais toujours à tes lèvres et à tes yeux, abasourdie de trouver pour la première fois la beauté dans mes bras. Entre nous, femmes mouillées, la légèreté, enfin. Celle que nous nous étions promise.

Il nous a pourtant fallu une éternité avant de joindre lèvres et mains. Le temps des éclats de rire, de la pâte sablée, des morceaux de pistache, des miaulements du chat contre la porte, des jambes entremêlées mais chastes sur le lit, d’un film à peine lancé. Tout cela, et quelques heures après notre monde clos, dans le retour à la vie réelle et au monde sur le quai de la gare, j’ai pu tenir ta main et dompter les regards sans peur. Pour la première fois, mon épaule doucement envahie avant l’au revoir. Je crois que nous étions belles, là. Je n’ai même pas eu envie de pleurer, le bonheur était trop grand. Le goût de l’interdit encore, et ton odeur sur mes mains.

J’ai emporté notre secret dans le train en souriant, et il ne m’a jamais quittée.

La vérité sur le plaisir.

Il est très facile d’avoir l’air d’une femme qui s’assume et qui n’a aucune limite ni avec son corps ni avec son esprit. Oui, parce que je ne dis jamais non à une sodomie, que j’avale, que je peux recevoir le sperme n’importe où sans aucun problème, que je n’ai aucun mal avec le corps de l’autre et avec ses désirs. Alors ça me donne l’air d’une femme libérée et à l’aise, puisque je dis oui même le premier soir et que je peux faire tout ça avec n’importe quelle personne que je désire sans nécessité d’une intimité profonde. Je peux être frappée, enserrée, attachée, ça c’est bon. La queue d’un homme peut se glisser n’importe où en moi, tout va bien.
En revanche, je suis mal à l’aise et je bloque dès qu’on touche, vraiment, avec les doigts ou la langue, mon corps. Je me crispe, ce n’est jamais comme il faut, trop fort et de toute façon intrusif et déplaisant. Le sexe d’un homme, ce n’est pas pareil.

En réalité, il s’est écoulé plusieurs années avant qu’un homme me touche, vraiment, à cet endroit-là. Puisque je n’avais besoin que d’une queue au fond de moi pour jouir, le reste n’avait pas trop d’intérêt. Moi-même je ne me suis jamais touchée avec mes propres mains pour m’amener seule à l’orgasme. Et ensuite, peut-être, comme ça ne marchait plus, j’ai été trop touchée et ça ne fonctionnait jamais. Je crois que je suis fatiguée de ne pas réussir à faire plier ce corps, fatiguée que ça ne marche pas. Alors juste une queue, pas de jouissance à espérer, ça c’est plus simple. Ou alors, moi, seule, le plaisir mécanique et parfaitement calculé que je sais comment obtenir, qui soulage mais sans surprise.

Dans le fond, je rêve que quelqu’un vienne et me dise « Regarde, c’est là, c’est comme ça, laisse-moi faire, je sais comment » et que tout se débloque et que je puisse enfin lâcher tout ce que je garde, ce qui monte au moment du plaisir à deux mais n’explose jamais.