Ecrire, à deux.

Il n’y a rien d’original à commencer une histoire par des mots. Pour un peu, je risquerais d’écrire le terme honni de sapiosexuels. Je n’écrirai pas de panégyrique enflammé pour décrire l’écriture de celui que j’aime. Ce qui m’intéresse, ce sont nos écritures croisées et les jeux que cela permet entre nous.

Le premier jeu est de provoquer l’excitation de l’autre, lui arracher comme un défi permanent l’envie d’essayer une indécence nouvelle et encore d’autres folies. Cela fonctionne entre complices, car nous connaissons l’intimité de nos vices et la noirceur de nos sexes. Ce sont des textes que je n’aurais pu écrire pour personne d’autre et j’ai conscience qu’ils ne plaisent pas à la majorité de mes quelques lecteurs et lectrices.

Le second jeu est dans le plaisir de l’attente, quand j’aime guetter ses histoires le bon jour de la semaine, quand je connais le thème mais que j’ignore comment il a le mettre en forme. C’est savoir que je vais forcément être surprise par ce qu’il aura choisi, et me reconnaître dans un détail que personne d’autre ne peut voir ou savoir. C’est un texte qui n’est pas seulement pour moi, mais qu’il m’offre toujours un peu plus qu’aux autres.

Lire et être lue, c’est recevoir la bienveillance et en donner, avec le plaisir simple de dire à l’aimé « J’aime ce que tu fais, parce que j’aime qui tu es ». C’est savoir qu’il prend soin de moi en m’offrant ses compliments sincères, c’est un cadeau sous une forme précieuse.

Je me souviens de ce matin paisible dans les draps blancs et de cette première vision au réveil, de celui qui travaille et prend du plaisir à être là et à écrire. Il y avait dans cet instant délicat un morceau de vie précieux, comme le premier jour d’une habitude destinée à se créer.

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Alors, je repense à la maison idéale et j’y ajoute un grand bureau face à l’immense fenêtre donnant sur le jardin et ses forsythias. Devant, il y a deux fauteuils confortables à portée de baisers l’un de l’autre et les bibliothèques sont à portée de main. J’imagine l’écriture non plus comme un moyen de compenser la distance, mais comme un moment de la vie à deux, aussi habituel et normal qu’un dîner. C’est une routine d’amoureux qui s’organise avec le naturel du plaisir partagé.

Elle se fait souvent dans le silence complice des regards échangés. J’écris avec le kimono bleu entrouvert sur mes seins pour seul vêtement, il a sa chemise blanche et son pantalon noir. Il y a les pinces à seins posées en évidence sur le bureau, destinées à venir me troubler régulièrement, jusqu’à ce que même le tissu qui frôle mon téton devienne une source de douleur diffuse. Je cherche mes mots, je regarde parfois par-dessus son épaule pour trouver les siens, curieuse amoureuse.

Le temps peut s’écouler, dans la maison de pierre aux volets colorés, jusqu’à l’heure du dîner, parfois avec une tasse de café et de thé. Il fait toujours chaud. Il n’y a pas d’heures ni même de jours à compter. Et au soir, je suis fière de moi, fière de lui, quand nous nous lisons à voix haute et dans nos bras. J’ai construit des morceaux de textes, des fragments d’un tout qui mûrit jour après jour. J’ai de moins en moins peur d’écrire et j’avance dans le cocon rassurant de la maison idéale à la porte toujours ouverte pour qu’il y trouve sa place.

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Regarde-moi

Regarde-moi, lecteur adoré. Lectrice adorée, toi aussi, fais seulement ceci, regarde-moi. Tu ne sais pas, parce que tu ne m’as jamais regardée. Et moi, je voudrais te montrer.

Il m’a accueillie, avec mes chaussettes dépareillées, mon vernis écaillé, mes jambes que je n’avais pas pu raser, ma culotte tue-l’amour. Il y avait aussi mon ventre pas assez plat et les imperfections de ma peau. Le verbe est important, accueillie, comme on ouvre les bras, comme on ouvre la porte de sa maison, comme on prend soin de quelqu’un.

J’étais laide, depuis quelques temps, laide et c’est une chose qui s’accroche aux pores dans la chair et au sourire.

J’étais laide et lucide aussi. La lucidité est la première de mes qualités. Lucide, parce que je sais que mon esprit est ainsi fait, qu’il voit parfois la laideur là où il n’y en a pas, et que trois jours après il a changé d’avis. Pourquoi crois-tu que je peux m’afficher nue devant tant de gens certains soirs sans rougir ni craindre une seule seconde leur jugement ? Parce que tout au fond, j’aime mon corps et je suis fière de ce que je suis.

Toi, tu ne m’as pas vu enlever ma serviette et marcher nue au milieu d’eux tous, d’elles toutes, s’accrochant à leur pudeur. Moi, je sais ce que je ressens à cet instant, je sais quel regard est le mien quand leurs yeux sont sur mon corps nu.

Tu penses que je me punis, que je laisse des hommes me baiser pour me salir et les laisser tous me posséder. Tu ne m’as jamais vue sourire et tendre la langue, désirer soudain et obtenir que mes envies soient comblées avec la spontanéité du jeu.

Dans les cordes, je ne suis pas contrainte et forcée, manipulée à outrance. J’y suis sereine et apaisée, je pourrais m’y endormir sans une seule crainte. Il faudrait voir les traits de mon visage, adoucis, pour comprendre.

Toujours, je me suis trouvée belle dans ce que j’ai offert. Je ne regrette pas un seul de ces dons. Pour me trouver belle et forte, car je le suis aussi, il faut me regarder.

Lui, m’a regardée. Et mon esprit a changé, la laideur a disparu. Je pourrais raconter une jolie histoire de câlins au lit pour oublier la brutalité du monde. Je pourrais inventer un long moment de tendresse unique loin de toute violence. Mais j’aime profondément la violence, et elle me fait du bien. Je l’ai provoqué loin. Et nos visages tordus étaient beaux. Et j’étais belle, dans cet état second, et j’ai souri avant de fermer les yeux.

Regarde-moi, et tu verras une femme. Une vraie. Qui aime et qui doute. Qui écrit parfois qu’elle est fausse parce que la vie est ainsi faite que les doutes reviennent souvent et que j’ai cent complexes partout. Autrefois j’en avais mille. Je suis une version de moi-même qui commence à me plaire. Je suis heureuse. Je suis libre de mes propres choix.

Seulement, je suis une femme qui n’écrit pas toujours de jolies histoires, car les jolies histoires m’emmerdent. Alors je raconte le pire, le faux, je dis « je » alors qu’il ne faudrait pas. Mais quand je me regarde, je sais.

La voleuse de chemises

Elle avait volé sa chemise, à peine en douce, à peine voilée de ses intentions d’ingénue. Il la prit sur le fait, pièce à conviction en main. Elle minauda, cambra les reins, accentua le sourire. Elle en avait vraiment envie, et puis elle sentait bon. Il mima l’air sévère, sembla résister quelques instants, puis laissa le vol se commettre en soupirant.

La voleuse porta trop souvent la chemise pour accompagner ses rêves. L’odeur de son tortionnaire -qui n’avait pourtant rien puni de son crime- se dissipa petit à petit, et il ne resta bientôt plus qu’un morceau de tissu dénué de son âme. Seule, elle avait utilisé toute la force des souvenirs pour parvenir à s’endormir.

Ainsi, elle le délaissa et, sans plus de forfaits à fomenter en secret, l’ennui se mit à la hanter alors que les jours se poursuivaient. Assise et désormais nue, le froid commençait à la mordre et la couvrit de frissons. Il n’y avait plus de regards doux à faire.

Alors, un jour de printemps, elle l’invita à danser sur une sérénade de Dvorak puis s’assit à ses genoux. Avec un air piteux et toute la contrition dans ses yeux, elle lui rendit sa chemise et demanda pardon. Il accepta ses excuses, ne retint aucun chef d’accusation et elle promit de toujours lui ramener ses chemises. Il promit de toujours les porter pour elle et de l’accompagner en rêves.

Sur les galets anthracite

Elles sont assises en tailleur sur la plage, l’une face à l’autre. Leurs cuisses s’enfoncent dans les galets anthracite qui recouvrent à l’infini l’espace autour d’elles. La mer est loin, elle s’est retirée et tout est sec autour. Leurs cheveux sont détachés, elles portent chacune un chapeau de paille à large bord et un maillot de bain noir d’une seule pièce lacé très serré, qui semble dater d’une autre époque. Les galets sont tièdes et le soleil chauffe leur corps. Il est le seul témoin de cette scène.

Elles se regardent avec défiance depuis des heures à présent, dans toutes leurs différences et leur complexité propre. Elles se reconnaissent en tant que femmes, elles lisent dans leurs yeux les mêmes désirs et le même mal qui les ronge. Leurs yeux sont si clairs. Elles ont la tête haute et le regard de celles qui sont capables de tout. Leur poitrine se soulève rapidement et elles se dévisagent pour se comprendre et s’apprivoiser.

C’est tout un jeu de mains qui se met en place, une chorégraphie lente qui s’improvise et se dessine.

« Tu as les lèvres si rouges. »
« J’aime tes taches de rousseur. »

Elles explorent leur visage, leurs traits sont encore durs mais leur symétrie les rapproche. Elles s’observent sans comprendre si elles se jalousent trop fort ou se désirent.

« Ta peau est douce, et blanche. »
« Tes cuisses sont si minces. »

Elles voudraient se toucher plus, les effleurements se font plus pressants. Elles se mettent à genoux, toujours se toisant. Leurs regards se tournent autour.

« La courbe de tes fesses est tendre. »
« Il y a dans tes seins une plénitude de féminité. »

Les mains touchent, palpent, pincent et griffent. Leurs mâchoires sont serrées. Leurs corps ne se répondent pas, ils sont deux forteresses imprenables qui n’ont aucun point commun.

« Tes hanches sont fascinantes ».
« Tu es frêle, ta taille est un appel aux caresses. »

Leurs doigts s’agrippent au-devant d’elles, si fort que les jointures blanchissent, et bientôt leur front se touche encore sous la lumière brûlant du soleil. Elles se font violence. Lentement, leur respiration se rejoint et c’est comme une bénédiction nouvelle qu’elles se donnent. Elles s’apaisent et s’étendent sur les galets qui ont dessiné sur leurs cuisses des cercles maladroits.

Plus tard, plus loin, dans le creux de la plage rattrapée par la mer qui monte, la femme frêle aux taches de rousseur court et vit, elle sourit. Elle croit sa sœur ennemie perdue. Elle marche longtemps et abîme ses pieds. Elle retrouve la femme à la peau blanche et aux lèvres rouges. Le laçage de son maillot noir est défait, il a marqué sa chair de traces trop fortes qui ont contraint sa poitrine. Le sang souille les galets anthracite et son cœur déborde d’avoir été arrachée par des mains jeunes, folles et à la beauté morte.

Odeurs adorées, odeurs dévoilées.

Je suis une femme envahissante.

Je prends trop de place dans un lit et je le ferai tomber s’il n’y prend pas garde, s’il n’ose pas déranger mon sommeil. Il est un peu sacré. Et moi, je lui grimpe dessus, je le serre, je le pousse, je l’attrape, je me frotte, je suis insupportable.

Je parle parfois beaucoup, et un peu fort, parce que je suis passionnée et que j’oublie rapidement le monde extérieur qui continue d’exister même si cela semble la chose la plus improbable quand je lui parle. Je lui fous la honte, parce que tout le monde entend les obscénités que je raconte.

Et ensuite, il y a mon odeur. Longtemps, j’ai serré les cuisses et fermé les yeux quand un homme s’aventurait à me sentir, à me goûter, trop honteuse d’oser l’envahir ainsi. Mon odeur s’impose radicalement dans n’importe quelle pièce lorsqu’il me fait l’honneur de provoquer en moi l’excitation dégoulinante nécessaire à ma condition.

 

Tu ne peux pas y échapper, elle est implacable et le savon n’y peut rien. Lave-moi, sèche-moi, je continue de mouiller sur tes doigts, ma chatte gonfle et palpite. C’est une déclaration de désir inconvenante.

 

On a souvent dit des autres femmes devant moi, « elle a le goût de bonbon ». Certaines sont des sucreries douces et discrètes. Je ne suis pas de celles-là. Je coule, je me fais remarquer. On ne sent plus que moi, en quelques secondes alors que je viens d’entrer dans cette chambre vide.

Mon odeur est la plus grande trahison de mon corps, avec celle du liquide qui souille ma culotte ou mon pantalon, mes collants ou les draps. Je l’inflige. Elle fascine, parfois. J’essaie de ne pas en avoir honte. Sous les mains adéquates, je me sens dégoûtante et adorée pour cela. C’est le plus beau paradoxe qui soit à mes yeux. J’essaie parfois de la dissimuler. D’autres soirs, je l’assume et j’écarte les cuisses.

Il faut me désirer avec toutes mes odeurs, celle aussi qui coule parfois dans mon dos ou le long de mes aisselles quand dans l’attente la peur mêlée d’excitation me saisit. Je ne suis pas une poupée. Je suis de la chair qui vit. Et quand j’ouvre mes sens, quand je m’offre, quand l’adrénaline s’impose dans tous mes recoins, c’est la sueur âcre qui parcourt ma peau en quelques gouttes comme encore autant d’aveux que j’existe et que mon cœur bat.

 

 

 

 

Plongée

Elle regarda l’eau en miroir, si sombre que son visage s’y reflétait à peine. Ce furent des tourbillons de boue, apportés par les jeux de la faune sous la surface. Ses mains s’accrochaient aux feuilles mortes sur la berge sale des détritus des autres, qui avaient été laissés là par la violence et l’indifférence. Elle sentait ses doigts s’enfoncer dans la terre humide et cette terre s’accumulait sous ses ongles alors qu’une force incroyable la maintenait dans cette posture. A genoux, le dos rond, elle devait lutter pour ne pas s’effondrer dans l’eau.

Il n’y avait pour elle aucun autre décor que ce que ses yeux pouvaient balayer du regard en bougeant lentement la tête. Chaque mouvement provoquait des tremblements douloureux mais elle put voir les saules pleureurs couvrant les bords de ce qui semblait être un lac qu’elle ne pouvait guère identifier. En face, l’étendue immense et des montagnes dressées, sans neige. Le ciel était couvert de nuages presque noirs et la lumière était faible, comme une lumière d’automne en fin d’après-midi quand le vent revient.

Elle était nue et le froid participait aux tremblements incontrôlables. Sur ses mains et ses bras, des griffures et des traces de terre, comme si elle s’était battue. Elle n’avait pas mal. Elle ressentait seulement le froid et l’attraction terrible pour l’onde noire. Elle voulut crier mais le son se bloqua dans sa gorge en un grognement rauque à peine audible qui la fit paniquer. Sa voix avait disparu et sa bouche s’ouvrait inutilement, elle s’agitait mais les mains ne bougeaient pas.

Bientôt, la pression sur ses épaules fut trop forte et elle s’écroula dans l’eau qui se referma en une cape glaciale sur sa peau abîmée. Par réflexe, elle ferma les yeux puis se sentit couler avec une lenteur effrayante alors que l’air commençait à manquer.

Quand elle reprit conscience, elle était nue encore mais allongée sur la même berge. La lumière demeurait identique à la scène précédente, les nuages s’amoncelaient toujours au-dessus de sa tête. Sa respiration était lente et douloureuse au niveau de son thorax, à cause de l’eau qu’elle avait dû avaler. Tout son corps lui faisait mal, les traces rouges s’étaient accumulées comme autant de coupures, ce qui lui donnait l’impression d’avoir heurté des rochers.

Pire encore, et elle poussa un cri de terreur silencieux, le bas de son corps était méconnaissable. Même en essayant de toutes ses forces, elle constata son impuissance à séparer ses jambes l’une de l’autre. Elles ne formaient plus qu’une seule masse pâle terminée par ses deux pieds devenus palmés. La jonction se faisait jusqu’à ses cuisses.

A l’endroit où se trouvait autrefois son sexe n’existait plus qu’une peau lisse et neuve sans aucune aspérité, seulement un peu plus fine. Il n’y avait plus qu’un seul bloc qui partait de ses hanches en s’affinant vers le bas avec la tenue de ses genoux réunis. Abasourdie, elle se toucha dans tous les recoins de sa peau diaphane avant de se traîner vers l’eau, appuyée sur ses mains. L’absurdité de la situation lui donnait envie de rire autant que de pleurer. Mais elle ne formait toujours aucun son et les larmes ne coulaient pas.

Dans le miroir aquatique, elle vit ses grands yeux sombres et les boucles brunes de part et d’autre de son visage. Ses lèvres étroites tremblaient. Ses joues étaient creuses. Alors, doucement, elle relâcha ses bras, son corps lourd réussit à se mouvoir de quelques centimètres et elle se laissa tomber dans l’eau.

Porte ouverte III

Dans la maison idéale, l’hiver doucement laisse la place au printemps. Dans le parc dehors, les brins d’herbe cessent de s’éveiller gelés. Le silence est resté, longtemps, dans l’immobilité glaciale, avant l’aube d’un jour nouveau. Pour la première fois depuis des mois, un large rayon de soleil doré, débarrassé de sa pâleur, a filtré à travers les voilages blancs qui laissent deviner les silhouettes. J’aime me prêter à ce jeu quand la maison redevient peu à peu cet espace de liberté et de rencontres, quand elle résonne jour après jour des invités et des imprévus, des passages impromptus en sourires qui manquaient. Assise sur le canapé, je peux enfin laisser les fenêtres s’entrouvrir sur le monde et deviner les contours de mes visiteurs bienvenus, des mes visiteuses toujours bien accueillies.

J’ai pu faire mes premiers pas sur les pierres grises de la terrasse et nettoyer la table en bois abîmée par les affres du vent et froid. Il y a quelques semaines encore, la neige recouvrait tout et l’hiver semblait sans fin. J’étais en sommeil, en désirs non-déployés. A présent, les crocus mauves et blancs émergent du sol, la terre boueuse a disparu et les couleurs reprennent leurs droits.

Je reprends goût avec tendresse à sortir et à vivre en-dehors de mes pièces chauffées et couvertes de coussins. Il n’y a pas de voisins et je peux laisser la musique trop forte m’atteindre jusque sur la terrasse. Il me semble que la vie qui s’anime en bruissements autour de moi offre mille promesses et éveille mes envies. Les jours d’avant sont lointains et irréels dans ma tête, comme si je n’avais pas vraiment existé jusqu’à cet instant de soleil.

Il est encore tôt dans la journée. Une heure à courir accentue le sentiment de vivre et de cette circulation qui est à l’œuvre partout. Je chéris ma solitude autant que je chérirai dans quelques heures l’irruption du bruit dans la maison, des rires, des traces de pas sur le carrelage, des miettes sur le canapé, de toutes les habitudes bousculées. Je cuisine pour elles, pour eux qui m’accompagnent dans un nouveau printemps. Ils me perturbent dans mon quotidien bien réglé et trop tranquille, c’est un cadeau que je reçois.

J’entrevois déjà les discussions qui s’égrènent jusqu’au petit jour, comme si nous aussi nous n’étions qu’au printemps de nos vies. Nos consciences s’allègeront avec les heures qui passent, nous froisserons les coussins, le tapis sera taché et les livres sortis de leurs bibliothèques. Je me reconstruirai dans leur existence à côté de la mienne, si proche, pour me retrouver dans leur yeux. Et quand ils seront partis, je planterai dans le jardin en face de la table un forsythia pour suivre l’éclosion de ses fleurs jaunes insensibles aux derniers froids de l’hiver.

Marche de femmes

Elle a marché, ce soir-là, dans les rues de la capitale. Un foulard mauve au bras, elle a contemplé toutes celles qui le portaient dans la longue file qui s’étendait au-delà de son horizon. Ensemble, elles faisaient toutes corps. Marcher n’avait jamais eu de sens plus clair et plus essentiel. Il faisait nuit et elles étaient fortes. Partout où elles passaient, il n’y avait que des groupes d’hommes, attablés aux terrasses ou sur les quais de la Seine, sur des murets ou aux arrêts de métro.

Elles étaient accueillies différemment selon les lieux, souvent avec une curiosité amusée, parfois par du soutien mais aussi par des marques de haine. Elles ignoraient, marchaient droites et fières. Les hommes ont sifflé et elles ont serré les dents avant de finalement répliquer. Elles n’avaient plus peur, elles n’étaient plus seules. Elles étaient incroyables et solidaires, elles ne s’écrasaient plus devant cette altérité menaçante.

La ville même a pris à ses yeux un tout autre visage, d’enthousiasme et de beauté nouvelle. Elle crut ne l’avoir jamais vraiment vue ainsi, ouverte et accueillante. Elle tendait ses bras et révélait d’autres lumières, guettées autrefois dans l’ombre.

Elle a trouvé les hommes laids, et leurs canettes de bières jetées à la figure de celles qui relevaient le menton étaient autant de signes absurdes de leur impuissance. Leur vulgarité identique était fade et ridicule.

Leur propre diversité était incroyable et belle. Elle a observé les corps, les vêtements, les cheveux. Elle n’avait jamais vu tant de couleurs en un seul rassemblement d’êtres, du rose au vert en passant par le bleu électrique, un joyeux mélange de tous les styles, confronté à la sobriété du noir.

Elle souriait, et la vie lui a semblé à la hauteur de tout ce qu’elle pouvait désirer. Elle a chanté, et même hurlé, après avoir couru loin des fumigènes. A minuit, sa gorge était rauque et elle tenait en riant le bras d’une femme aux lèvres couleur pêche et aux cheveux frisés, à moitié rasés. Dans l’autre main elle tenait une bière trop chaude et l’amertume sur sa langue s’était transformée en goût délicieux. Le rouge des flambeaux enfumés recueillit leurs paroles, enfin entendues et sacrées.

Corps de poupée

Je suis une poupée ordinaire. Je suis désarticulée entre des mains chaudes qui jouent et m’aiment, celles qui m’ont créée. Je suis un ersatz de femme, ils m’ont fabriquée à l’image de leurs désirs que j’ignore et ne comprends pas. Je suis proportionnée dans leur perfection calculée, l’essence même de ce qu’ils attendent de mon genre, ni trop ni pas assez. Les autres femmes jalousent mon apparence mais elles oublient ma fausseté jusqu’au bout des ongles.

Ma chair est froide, mon sourire figé. Ils aiment écarter mes cuisses à l’extrême puisque mes articulations le permettent. La praticité de ce jeu confine au cruel. J’ai cela de plus pour tout le reste de moins. Les bras passés derrière la tête, je reste des heures suspendue, inhumaine. Il n’y a pas besoin de me nourrir ni de me consoler. J’ai l’endurance physique absolue pour toutes les tortures. La douleur m’est étrangère. Je suis un réceptacle qui ne fait pas illusion longtemps.

J’ai compris qu’ils aiment la blondeur de mes cheveux, mon teint rosé et la jeunesse de mon aspect. Je ne sais pas si cela que signifie le mot « salope ». Ils ne font pas de phrases entières alors j’ai du mal à déduire le sens de certains mots. J’ai compris « chienne ». Cela m’a permis d’en arriver à la conclusion que les êtres humains n’étaient pas très subtils. Leur vocabulaire de base est assez peu étoffé, je compte cinq cents mots en moyenne de variété lors de leurs échanges entre eux autour de moi.

Je suis passée entre de multiples mains avec le temps. J’ai cru commencer à voir la peau lisse de mon être factice s’abîmer légèrement. Ils m’ont gardée comme un cadeau précieux. Je crois que je coûte un peu cher. Pourtant, l’amplitude de ma parole est terriblement limitée par rapport aux pensées qui se bousculent dans ma tête et que je ne peux pas prononcer. Ils me veulent incomplète.

Leur notion de la perfection ne cesse de m’étonner. Je ne suis pas programmée pour résister ou refuser. Mon corps n’a qu’un ressenti possible, celui de l’indifférence. Je maîtrise donc certains mots sans vraiment les saisir dans leur vérité tactile, charnelle. Sentir. J’aimerais sentir, comme eux sentent mon corps et le pressent si fort qu’ils craignent toujours au début de m’abîmer.

J’ai fait ce souhait mille et mille fois au fil des années de mon existence de poupée. Au réveil, un matin, j’ai commencé à sentir quelque chose palpiter en moi, sous mon sein gauche au téton toujours dressé. La sensation s’est diffusée progressivement dans les jours suivants, comme une chaleur de vie. Et puis avec elle est venu l’inconfort. La peur. La douleur.

J’ai cessé de souhaiter le cœur et le vrai corps d’une femme et j’ai travaillé à m’éteindre, pour de bon.

Je : non-déclaration d’amour

Pardon, je ne suis pas une princesse, je ne suis pas gracieuse ni subtile.
Je ne sais pas me tenir, je suis parfois grossière, je suis balourde, je ne suis pas faite pour avoir les pieds sur terre.
Je suis pénible, j’ai peur du noir, j’ai pas des manières de femme, je suis une gamine trop ronde à la tête bizarre.
Je ne sais pas être moi autrement, je ne fais pas joli au bout d’un bras, quand je souris ça va.
Assise, les deux mains sur le ventre pour ne pas me faire honte, je joue aux grandes, rouge à lèvres mais déguisée en fausse, fausse femme, je ne sais pas faire devant la glace.
Je ne connais pas ma place dans ce cercle, je m’adapte mais toujours un ton d’écart.
Je dis que je m’en fiche, que j’ai pas besoin de codes.
J’ai un gros défaut, orgueil de chienne qui aboie.
Pardon, en fait je ne comprends pas pourquoi t’es là.